Conflits commerciaux : contexte géoéconomique et géopolitique

Colloque Interaxions Paris 18 octobre

Nous traversons une période de turbulences en matière d’ouverture des échanges internationaux ; remarquez que je ne dis pas en « matière de libre-échange », parce que c’est une expression que j’ai banni de mon vocabulaire il y a trente ans car cette expression ne veut rien dire de concret. Le « libre-échange » est un concept intéressant pour les académiques, pour les grandes envolées lyriques, pour les grandes bagarres politiques mais qui n’a que peu de sens, parce que l’échange n’est vraiment libre nulle part. Donc, parlons d’ouverture des échanges.

Pourquoi ces turbulences, qui font suite à plusieurs décennies de calme relatif dans les échanges commerciaux internationaux au plan idéologique comme au plan pratique ?

Je vais essayer d’en rendre compte en utilisant une image qui est celle de quatre strates de phénomènes, de temporalité et de géographie différentes qui interagissent les unes avec les autres de manière plus ou moins prévisible. :

●  Une, séculaire, qui est la rivalité sino-américaine,

●  Une, cinquantenaire, qui est l’insertion de la chine dans la globalisation,

●  Une, de l’ordre du quart de siècle, qui tient aux fatigues de l’occident à l’égard de la globalisation

● Une, qui est de l’ordre de cinq ans, peut être dix, et qui porte le nom de Trump.

Commençons par la couche la plus profonde, la plus stable et la plus durable : la rivalité entre la Chine et les États-Unis. Je n’insiste pas dans cette enceinte sur ce que représente ce basculement en termes historique : une puissance – la puissance américaine – dont l’influence relative décline tant dis qu’une autre – la Chine – progresse. Est-ce que nous échapperons, cette fois-ci, à la malédiction de Thucydide selon laquelle ces réaménagements, quand ils sont très importants, ne se sont jamais fait, sauf exception, sans conflit armé ?

De mon point de vue, nous avons atteint un stade de globalisation tel que la déglobalisation sous forme de conflit généralisé devient extrêmement coûteuse pour les agents économiques – je ne dis pas que c’est impossible mais qu’il faut accepter des coûts bien plus considérables que par le passé. Disons que cette question reste ouverte et que cette rivalité peut prendre des

formes différentes selon la manière dont elle est gérée par chacun des protagonistes et selon la manière dont chacun considère sa vulnérabilité à l’autre. Je ne crois pas qu’il y ait de part et d’autres des intentions véritablement offensives. Mais on assiste au durcissement des attitudes défensives dès lors que monte la crainte de voir exploiter ses propres vulnérabilités. C’est aujourd’hui le cas et du côté américain et du côté chinois dans le secteur de la tech : les épisodes que nous avons vécu depuis l’affaire ZTE montrent que les américains considèrent qu’il faut arrêter de fournir à la chine des composants qui lui permettent d’augmenter sa puissance technologique et sa capacité de cyberfare, et, de manière symétrique, on a réalisé à cette occasion en chine que l’on étant devenu trop dépendant des américains. Ceux qui, au sein du Parti, dénonçaient la duplicité des “long nez” ont gagné une manche dans une partie qu’ils avaient perdu depuis longtemps.

La seconde couche, ce sont les complications de l’insertion de la Chine dans la globalisation. La décision qu’a prise Deng Xiaoping dans les années 80 de revenir sur cet édit impérial qui avait fermé la Chine à l’échange international pendant quelques siècles n’a pas produit la globalisation, mais elle l’a certainement amplifié et accéléré. Globalisation entendue au sens d’une étape historique de l’expansion du capitalisme de marché – étapes, en général, liées à des révolutions technologiques dans les modes de transports et donc des échanges. Cette étape s’est traduite par une intensification de l’échange international de biens, de services de capitaux et de personnes et son déroulement a parfaitement validé les thèses de MM Ricardo et Schumpeter. Le premier a assez bien démontré que si vous faites quelque chose mieux que moi et moi quelque chose mieux que vous, nous avons, tous deux, intérêt à l’échange. Le second a bien démontré que cet échange, en augmentant la concurrence, produit des efficiences, des gagnants et des perdants, de la création et de la destruction. Dans ce cadre théorique, l’insertion chinoise a connu deux phases. Une première, en gros de 1980 à 2005 durant laquelle la Chine a convergé, au plan économique, avec le reste du capitalisme de marché en privatisant son système à 85%. Une seconde depuis 2008 où, pour réagir à la crise, la Chine a regonflé son secteur d’État, celui qui bénéficie de soutiens publics massifs, qui occupe désormais 30% de son système productif, mettant ainsi à mal l’idée, qui avait pu prévaloir, de la fin de l’exception chinoise au plan économique, d’une égalisation mondiale des conditions de la concurrence sous l’égide de l’OMC, “libre et non faussée” comme on dit en Europe. Le durcissement politique du régime avec l’avènement de Xi Jinping a ensuite renforcé le sentiment d’un tournant, la divergence succédant à la convergence. Fin du rêve européen selon lequel les US deviendrait moins violents, la Chine plus libérale, le tout cheminant vers une économie sociale de marché mondialisée à la fin du XXIè siècle. Fin de la convergence, et émergence d’un défi de coexistence, ce qui est fort différent, notamment à l’OMC.

La troisième, et j’y insisterai un peu moins, tant elle est évidente pour nous occidentaux, et pour nous français, qui avons une sensibilité un peu particulière au commerce international, c’est le sillage social et donc politique des excès de la globalisation, y compris la crise de 2008 qui est le produit d’une hyperfinanciarisation du capitalisme de marché. Cette équation gagnants perdants dont j’ai déjà parlé a été plus ou moins bien identifiée et prise en charge selon les pays. Plutôt mal que bien. Plus mal aux US qu’en Europe. Plus mal au Royaume Uni que sur le continent. D’où ce qui s’appelle couramment le populisme. D’où le vote sur le Brexit, d’où Trump.

Il est le quatrième niveau, la cerise sur le gâteau, une sorte d’aberration sur bien des plans : caractériel, psychique, moral, logique et j’en passe. Même si son élection n’est pas du tout inexplicable, nous avons là un facteur largement incompétent et totalement imprévisible et qui fait d’ailleurs de cette imprévisibilité sa stratégie d’action politique, économique et géopolitique. Il suffit d’avoir lu The Art of the deal1 pour mieux le comprendre – un livre à ne pas louper ! Un phénomène dont nous savons que, sur le plan géopolitique, il n’a pour l’instant produit que des échecs et dont nous commençons à savoir que sur le plan économique, il ne va provoquer que des dégâts. Même si on ne regarde de près que les prémisses intellectuelles de sa guerre commerciale contre la Chine, elles sont infondées. Son point de départ est que les États-Unis ont un gros problème : le déficit commercial américain. Faux quand on bénéficie du privilège du dollar et quand on consomme plus et épargne moins que le reste du monde. La vérité est que la Chine subventionne trop ses entreprises et que les règles actuelles de l’OMC ne la contraignent pas suffisamment, ce qui est un tout autre problème. Qui ressort d’autres enceintes et d’autres solutions que cette comédie de bras de fer. D’où le corner dans lequel se débat le Président Trump.

Même si ce schéma simpliste en quatre strates, quatre forces qui interfèrent les unes avec les autres ne permet pas de prédire la suite, il donne, je crois quelques indications sur où peser dans le sens de nos valeurs et de nos intérêts. Sous une hypothèse, et avec une condition.

Mon hypothèse est que nous n’allons pas vers une déglobalisation. C’est une question dont nous avons débattu dans l’ouvrage que nous avons publié en 2018 avec Nicole Gnesotto et qui porte le titre immodeste de « Où va le monde ? », sous-titré « Trump et nous »2. Les moteurs de la globalisation peuvent ralentir ; mais la marche arrière me semble exclue en raison du niveau d’imbrication internationale que nos systèmes de production ont atteint, comme le montre l’expérience du Brexit où une volonté politique majoritaire en juin 2016 bute sur le coût de ses conséquences. La Chine et les US vont se découpler partiellement dans la tech, mais probablement sans découplage de chacun d’entre eux avec le reste du monde.

Ma condition est que l’Union Européenne parvienne enfin à devenir une puissance mondiale ailleurs que comme marché, ce qui est déjà beaucoup. Sans accélération de ce trop lent cheminement nous ne pèserons plus sur les combinaisons à venir des forces géoéconomiques et géopolitiques qui sont à l’œuvre quelles qu’elles soient. D’où mon soutien à ce concept de souveraineté européenne, dût-il froisser les juristes sérieux, comme nous le verrons sans doute dans la suite de vos travaux aujourd’hui.

1 The Art of the Deal de Donald Trump, Tony Schwartz publié pour la première fois en 1987.
2 Où va le monde ? : Trump et nous / Pascal Lamy, Nicole Gnesotto, Jean-Michel Baer. – Paris : Odile Jacob, 2018