Lamy sur Boris Johnson : “On n’a pas vu le danger qu’il représentait”

Quand Boris Johnson, journaliste à Bruxelles, inventait les «Euro-mythes»


Correspondant du Daily Telegraph auprès de la Commission européenne entre 1989 et 1994, l’actuel Premier ministre britannique y a rodé son style de «bouffon» provocateur.

Par Gaëtane Morin

Une tignasse blonde, ébouriffée, et un style négligé. Quand, en 1989, Boris Johnson débarque à Bruxelles en tant que correspondant du Daily Telegraph auprès de la Commission européenne, son allure le distingue d’emblée des costumes cravates de rigueur.

Lui, le fils de bonne famille de 24 ans se plaît à jouer la partition de l’enfant rebelle. Il porte des jeans troués et des chemises tachées. Il improvise des fautes de français alors qu’il maîtrise toutes les subtilités de la langue de Molière, apprise, au même titre que l’allemand ou le latin, pendant ses études. Il critique les institutions européennes au nom de la souveraineté britannique, quitte à se fâcher avec son père, qui fut l’un des premiers hauts fonctionnaires du Royaume envoyés à Bruxelles après l’adhésion du pays à la communauté européenne en 1973.

Plume acérée et ton corrosif, celui que l’on surnomme alors « le bouffon » prend un malin plaisir à tourner en dérision la bureaucratie européenne. Il accuse Bruxelles de vouloir « standardiser les cercueils », « réglementer l’odeur du fumier et la taille des préservatifs », « interdire les chips parfumées aux crevettes, les saucisses britanniques et les bus à deux étages”

De belles histoires, dont raffolent les conservateurs britanniques, au premier rang desquels la Première ministre Margaret Thatcher. Sauf qu’elles sont factuellement fausses. « On s’est bien penché sur le cas des préservatifs britanniques, mais il n’a jamais été question de leur taille, seulement de sécurité », corrige Bruno Dethomas, qui fut porte-parole de la commission Jacques Delors (1988-1995).

Et pourtant, comme la plupart des hauts fonctionnaires européens, il l’aimait bien, « son » Boris. « On était un peu sous le charme, reconnaît-il. Il était sympa, intelligent, un peu clown. J’avais du mal à le prendre au sérieux. » L’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce Pascal Lamy, alors directeur de cabinet de Jacques Delors, abonde : « On le prenait pour un original, un excentrique. On n’a pas vu le danger qu’il représentait, son impact sur la société. »

La Commission fait donc le choix de ne pas répondre à ses provocations. Même quand, en pleine campagne sur l’adhésion au traité de Maastricht en 1992, son article affirmant que Delors veut « régner sur l’Europe » achève de convaincre les Danois de voter « non » au référendum. Bruxelles tente de rétablir la vérité par communiqué, sans demander de droit de réponse. « J’avais convaincu Delors de ne pas s’abaisser à cela, se souvient Bruno Dethomas. Le problème avec Boris, c’est qu’il n’inventait rien. Seulement, il triturait l’information pour qu’elle aille dans le sens de ce qu’il voulait raconter, et elle devenait fausse. » « C’est lui qui a créé les fake news, assène Lamy. A son époque, on parlait d’Euro-mythes. »

Manipulateur et malhonnête, selon ces deux hauts fonctionnaires, Johnson n’était « même pas europhobe ». « Il n’avait pas de convictions », affirme Bruno Dethomas. « Il ne croit à rien ni personne, seulement à lui-même », renchérit Pascal Lamy, qui perçoit déjà à cette époque sa soif de notoriété et son goût du pouvoir. « Il était devenu le seul correspondant de Bruxelles dont les Britanniques connaissaient le nom », se souvient son ancien collègue Andrew Gimson, auteur d’une biographie sur l’actuel Premier ministre. Bruno Dethomas acquiesce : « C’est à Bruxelles qu’il a créé son personnage. » « Sans moralité et sans colonne vertébrale », soupire Pascal Lamy. Et un autre de conclure, dépité : « Le symbole du nouveau monde. »