Journée mondiale de l’océan : l’appel des scientifiques à mieux gérer les trésors des fonds marins

Des chercheurs et responsables d’institutions signent une tribune pour voir «l’océan à moitié plein» et les trésors, notamment pour la santé humaine, que décèlent les fonds marins. Ils sont soutenus par le prince Albert de Monaco.

Par Emilie Torgemen Le 8 juin 2021 

« Homme libre, toujours tu chériras la mer/La mer est ton miroir, tu contemples ton âme. » Eh bien, si on prend Baudelaire au pied de la lettre, elle ne semble pas tellement en forme l’âme de l’homme du XXIe siècle. Stocks de poissons asséchés, zone morte sous l’effet de l’acidification, des déchets plastiques qui s’immiscent partout. Dernier exemple, le naufrage du porte-conteneurs X-press Pearl, au large du Sri Lanka, déverse depuis plus de deux semaines de l’acide nitrique, des tonnes de granulés de polypropylène et menace l’île d’une marée noire.

En ce mardi, Journée mondiale de l’océan, scientifiques, responsables d’institutions européens et de tous horizons, soutenus par le prince Albert de Monaco, signent une tribune pour regarder le verre « à moitié plein ». « Aujourd’hui, le temps est venu de renouer le fil de l’espoir », écrivent-ils ainsi. Ne pas désespérer et montrer les leviers de l’action est « absolument capital » plaide Geneviève Pons, ancienne patronne du WWF Europe et directrice générale de l’institut Europe Jacques Delors. « Si l’on se contente de dresser le tableau noir de la situation des océans, on déprime les citoyens. Si on montre que l’on peut agir, que l’on peut restaurer, cela crée un levier d’action ! » assure-t-elle.

Un univers mal connu

Sans ignorer les écueils, les signataires de la tribune rappellent que cette vaste étendue d’eau salée peut répondre à une part importante des besoins des huit milliards d’humains. « Je serais un jeune chercheur, je me dirigerais directement vers l’étude des sciences océaniques non pas parce que j’aime la mer, mais par opportunisme ! » assure Robert Calcagno, le directeur du musée océanographique de Monaco.https://d0fa84a6d4374bac8b46e9472a1bbf75.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Son analyse : les deux tiers de la planète bleue sont recouverts d’eau et sur le terrain de la recherche, cette partie de la planète reste largement « terra incognita ». « Pendant très longtemps la mer a été considérée comme res nullius, en latin la chose de personne, dans laquelle tout le monde peut se servir. S’est mise en place une économie de braconnage pour pêcher plus de poissons que ses voisins, puiser plus de pétrole, et même y rejeter plus de déchets », retrace l’océanographe.


La tribune cite l’exemple d’une étude sur les manchots royaux en Antarctique, qui a abouti à la découverte d’un antibactérien et antifongique utilisé dans le traitement de maladies nosocomiales comme le staphylocoque doré. De même, les très peu glamours vers marins arénicoles « ont permis d’isoler une molécule spécifique qui stocke l’oxygène », rappelle Robert Calcagno, la même qui leur permet de survivre à marée basse. Cette « super-hémoglobine » compatible avec tous les sangs humains favorise le transport d’organe. Elle a notamment été utilisée, de manière exceptionnelle, lors de la seconde greffe totale de visage réalisée à l’hôpital Européen Georges-Pompidou.

« La moitié de la recherche sur les médicaments contre le cancer est basée sur les organismes marins, particulièrement les éponges », relève de son côté Catherine Gabrié, spécialiste du milieu récifal de l’Initiative française pour les récifs coralliens (Ifrecor). Des substances actives découvertes à vingt mille lieux sous les mers sont également utilisées dans le traitement de maladies comme le paludisme ou la dengue. L’AZT, un médicament très efficace contre le VIH, est, lui, extrait d’une éponge des récifs des Caraïbes.

Voici le texte de leur tribune :

« Voyons l’océan à moitié plein »

« La rencontre de l’homme et de l’océan a nourri des ambitions démesurées avant de provoquer des chaos destructeurs. Aujourd’hui, le temps est venu de renouer le fil de l’espoir.

Dans les années 1960, l’océan est le nouvel eldorado. 360 millions de km2, 70 % de la surface du globe, c’est un monde en apparence inépuisable et inaltérable qui se découvre : le plateau continental est terrain de conquête, le pétrole est là, à portée de forage, les sous-sols regorgent de minerais, on rêve de fermes de poissons sous-marines, pendant que les déchets et autres pollutions rejetés par les fleuves semblent disparaître dans les grands fonds… Sans hésiter, les pays côtiers se donnent quelques devoirs et s’arrogent beaucoup de droits. Mais comme on le sait aujourd’hui, petit à petit, au tournant du XXIe siècle, ce monde des possibles devient cauchemar : marées noires et changement climatique montrent du doigt les énergies fossiles, les déchets et le plastique envahissent tout, la ressource halieutique s’effondre, l’acidification gagne, les coraux se meurent.

Nous, scientifiques et décideurs avons largement contribué à cette prise de conscience, à rendre visible le drame qui se déroule sous la surface. Nous sommes fiers d’avoir bâti un diagnostic qui fait consensus et a enfin attiré l’attention politique. Mais nous le savons : s’arrêter sur un constat d’échec serait la pire des choses. Nous le percevons cruellement aujourd’hui : pessimisme et inaction mènent à l’impuissance et au désespoir et finissent par détourner tant de la science que de la politique et finalement, de la réalité même.

Il n’est pas question de nier les problèmes, mais il est temps de voir aussi les solutions. Car elles existent en nombre et dans tous les domaines. Pour peu que l’on se donne la peine de préserver et de bien gérer l’océan, il peut largement contribuer à satisfaire durablement les besoins des quelque 8 milliards d’humains, que l’on parle d’alimentation, de santé, d’énergie ou de cadre de vie.

Les sciences marines sont là, riches de découvertes récentes et de promesses pour aider à prendre ce nouveau départ. Prenons l’exemple de ces longs tubes de membranes souples, déroulés à environ quatre mètres de profondeur qui, sans bruit, convertissent l’énergie de la houle en électricité. La preuve même qu’utilisation de l’océan et préservation de la planète peuvent être compatibles. Il en va de même avec l’énorme potentiel de la culture d’algues. Celles-ci font leur chemin jusqu’aux tables étoilées et offrent bien des opportunités pour des cosmétiques, des emballages biodégradables, jusqu’à des vêtements. En prime, elles peuvent stocker le carbone qui encombre l’atmosphère.

Les Aires marines protégées ne valent pas que pour la biodiversité et les sublimes documentaires. Elles peuvent aussi conforter la pêche aux alentours par leur rôle de nurserie pour les jeunes poissons.

Les sciences marines ont évolué. Loin de toute nostalgie de l’exploitation intensive de l’océan, elles ouvrent aujourd’hui ces nouvelles perspectives. Elles visent à comprendre la nature pour s’en inspirer, à saisir la complexité du vivant qui fait son efficacité et sa robustesse.

Qui aurait pu imaginer un jour que les recherches menées sur les manchots royaux en Antarctique aboutiraient à des applications médicales ? Leur capacité à conserver dans leur estomac plusieurs jours durant des aliments non altérés afin de les régurgiter pour nourrir leur petit, a en effet permis d’isoler la sphéniscine, un peptide antibactérien et antifongique. L’inspiration apportée par l’équilibre des écosystèmes a également permis de faire évoluer l’aquaculture vers des élevages intégrés de poissons, de mollusques et d’algues (par exemple : des saumons, des moules bleues et du varech), bien moins polluants que les élevages mono-spécifiques

Ces avancées seront-elles suffisantes pour redonner sens au progrès ? Nous entendons saisir l’opportunité de la Décennie des Nations Unies des sciences océaniques pour le développement durable, pour cultiver cet optimisme et montrer l’importance de l’océan pour l’avenir de l’humanité. S’appuyer sur les sciences de la mer, c’est aussi rappeler que nous pouvons nous serrer les coudes avec la nature pour assurer notre avenir commun, plutôt que de chercher à nous en éloigner ou à la dominer. Plutôt que de chercher à fuir dans des réalités alternatives : regardons la réalité en face, avec enthousiasme, humilité et curiosité.

Nous croyons que c’est un optimisme éclairé qui permettra de rebâtir la confiance et la solidarité entre la science, les décideurs politiques et économiques, et l’ensemble de la société. L’océan nous y invite, un océan désormais que nous voyons à moitié plein. »

Les signataires : S.A.S. le Prince Albert II de Monaco,Pierre Bahurel (directeur général de Mercator Océan International), Gilles Bessero (Directeur des Explorations de Monaco), Antje Boetius (directrice générale de l’Institut Alfred Wegener), Robert Calcagno (directeur général de l’Institut océanographique, Fondation Albert Ier, Prince de Monaco), Philippe Cury (président du Conseil scientifique de l’Institut océanographique, Fondation Albert Ier, Prince de Monaco), Olivier Dufourneaud (directeur de la politique des océans à l’Institut océanographique, Fondation Albert Ier, Prince de Monaco), S.E.M. Bernard Fautrier (conseiller spécial de S.A.S. le Prince Albert II sur les questions d’environnement), Carl Folke (directeur scientifique du Stockholm Resilience Center), Peter Herzig (ancien directeur du GEOMAR Helmholtz Centre for Ocean Research, Kiel), François Houllier (président-directeur général de l’Ifremer), Nina Jensen (Directrice générale de REV Ocean), Margaret Leinen (directrice générale de la Scripps Institution of Oceanography), directrice générale de la Scripps Institution of Oceanography (directrice du GEOMAR Helmholtz Centre for Ocean Research, Kiel), Craig McLean (administrateur-adjoint de la NOAA pour la recherche, à titre personnel), Linwood Pendleton (Chaire Internationale, Institut universitaire européen de la mer), Geneviève Pons (directrice générale d’Europe Jacques Delors), Christophe Prazuck (directeur de l’Institut de l’océan de l’Alliance Sorbonne Université), Patrick Rampal (président du centre scientifique de Monaco), Alex Rogers (Directeur scientifique de REV Ocean), Vladimir Ryabinin (secrétaire exécutif de la Commission océanographique intergouvernementale, directeur général adjoint de l’Unesco), Alain Schuhl (directeur général délégué à la science du CNRS), Andreea Strachinescu (Chef d’unité Recherche, innovation et investissements, Direction Générale des Affaires Maritimes), Commission européenneValérie Verdier (présidente-directrice générale de l’Institut de recherche pour le développement), Olivier Wenden (vice-président et administrateur délégué de la Fondation Prince Albert II de Monaco), Pascal Lamy (président de la Mission Starfish 2030).

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