Echanges Internationaux N°107 – Les bienfaits de l’ouverture doivent être équitablement répartis

Pour Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC, de grandes mutations bouleversent la nature des échanges internationaux. Une réalité dont les négociateurs du TTIP n’ont pas jusqu’ici suffisamment pris conscience. Extrait de son intervention à l’assemblée générale d’ICC France du 5 juillet 2016.

« Le paysage des échanges internationaux a profondément changé en deux ou trois décennies. Nous voguons sur des eaux plus agitées que celles que nous avons connues dans le passé, avec son lot de postures protectionnistes, populistes, voire xénophobes. On en a vu les effets à l’occasion du référendum britannique sur le Brexit et de la campagne présidentielle américaine.

Diverses interprétations sont avancées pour expliquer un tel bouleversement. Certains, qui faisaient de l’ interdépendance économique croissante un facteur de stabilité, y voient le retour de la géopolitique, c’est-à-dire un système où les forces de la passion ont tendance à prendre le dessus sur celles de la raison.

D’autres soulignent la montée d’une grande jacquerie de la classe moyenne occidentale contre la globalisation, soupçonnée de creuser les inégalités dans nos pays, associée à une certaine révolte du peuple contre les élites mondialisées, lesquelles évolueraient dans un monde sans lien avec celui de « locaux » privés des bienfaits de la mondialisation.

Enfin, dernière explication à prétention scientifique, la théorie (à laquelle je ne crois pas) de la « dé-globalisation » : après une phase caractérisée par l’augmentation des échanges internationaux, au moins en volume, une interdépendance croissante liée au digital et la multiplication des chaînes de valeur, un mouvement de retour en arrière serait amorcé…

En tout cas, ces différentes explications ont un point commun : elles révèlent une plus grande résistance des systèmes économiques, sociaux et politiques à l’idée que l’ouverture des échanges va globalement dans le bon sens.

De la protection à la précaution.

La deuxième grande modification en cours est celle qui nous fait quitter l’ancien monde de l’échange international, celui de la protection (obstacles aux échanges, droits de douane, etc), pour un nouveau monde placé sous le signe de la précaution (normes, standards, etc). Les obstacles à l’échange n’ont pas disparu pour autant, ils ont changé de nature. Il ne s’agit plus de protéger le producteur domestique, mais le consommateur (santé, environnement, animaux, etc). Il ne s’agit plus de gérer un système de protection classique (aujourd’hui, le droit de douane moyen pondéré est tombé à 4 %), mais les coûts d’ajustement à des systèmes de régulation différents (de l’ordre de 20 %) et cette évolution à des conséquences considérables sur l’économie politique de l’échange international.

Hier, il suffisait de réduire les obstacles, on abaissait les droits de douane et lorsqu’on arrivait à zéro, on avait le sentiment du devoir accompli ! Aujourd’hui, la solution n’est pas d’éliminer la mesure, mais la différence entre les mesures, tout en sachant que cette élimination, pour être politiquement légitime, donc viable, ne peut pas passer par une réduction du niveau de précaution. Nous sommes dans un domaine où on manipule les symboles, où il faut compter avec les peurs, les anxiétés : lorsqu’on parle de la dopamine dans le cochon ou de la flatoxine dans les noisettes et que la santé peut être en jeu, c’est infiniment plus délicat à traiter que la taxe sur les vélos ou la ferraille !

En Europe comme aux États-Unis, les promoteurs du TTIP n’ont pas suffisamment pris conscience de ce bouleversement. Pourtant, 80 % des problèmes qui se posent dans la négociation tiennent à la différence des réglementations. Autant de négociations qui mobilisent les opinions publiques. Si j’abaisse les droits de douane sur les vélos, bien sûr les producteurs vont protester mais la tension retombera rapidement. S’il s’agit de la santé des humains, du bien-être des animaux, de la protection des données personnelles, l’effet de buzz peut être considérable. Il faut en tirer les conséquences, notamment en matière de transparence, car le secret est très anxiogène.

Voilà les deux forces qui sont actuellement à l’œuvre. La première, le discours négatif sur la globalisation, sur les échanges, ne s’est pas vraiment concrétisée. On ne peut pas parler de retour du protectionnisme, plutôt d’un ralentissement en volume du commerce mondial. Quant au passage de la gestion de la protection à celle de la précaution, il revêt des aspects positifs : après tout, l’idée que l’on internalise, dans les modes de production et les systèmes de prix, des contraintes associées à des valeurs est plutôt constructive. Mais c’est la combinaison des deux évolutions qui peut devenir détonante. Le développement des échanges restera une force très positive à condition qu’il ne se heurte pas à des obstacles d’ordre politique, voire éthique. La notion de justice peut faire la différence. Les opinions publiques doivent avoir le sentiment que les bienfaits issus de l’ouverture des échanges sont équitablement répartis. Nous devons penser ces évolutions et si possible les maîtriser avant que certains ne soient tentés de renverser la table.