Mercosur : Pascal Lamy répond à l’édito de Pascal Riché

Pour répondre à l’édito de Pascal Riché (publié dans « l’Obs » du 4 juillet), fort méchant à mon égard, j’ai attendu deux parutions. Celle du texte de l’accord UE-Mercosur en question, car mieux vaut l’avoir lu avant d’en parler, et celle d’une note de l’Institut Jacques Delors* qui expose quelques tenants et aboutissants de cette relation complexe entre ouverture des échanges et environnement, mieux, je crois, qu’un billet d’humeur, fût-il bien tourné.

Pascal Riché me reproche d’utiliser un « logiciel » dépassé, de n’avoir pas compris que le monde avait changé (rien que ça !), et d’encenser le « libre-échange » (une expression que je n’utilise jamais, sauf dans le feu d’un débat, tant elle est vide de réalité). Et aussi, pour faire bonne mesure, d’utiliser des « arguments d’autorité » (histoire, sans doute, de mieux déprécier ces arguments).

Je lui reproche, en réponse, de suivre aveuglément Nicolas Hulot dans ses anathèmes, de méconnaître les faits et, pour faire bonne mesure à mon tour, de me faire des procès d’intention.

En bref, et pardon pour quelques précisions techniques :

  • Non, les produits importés dans l’UE ne peuvent déroger aux normes en vigueur chez nous ; y compris en matière de pesticides, ce qui ne plaît pas au reste du monde, comme en atteste la protestation récente d’une centaine de pays membres de l’OMC contre l’UE. Voir en l’Europe une passoire perméable à tous les produits étrangers, c’est curieux, si on veut bien constater que la quasi-totalité de nos partenaires y voient au contraire une forteresse vers laquelle il est souvent compliqué d’exporter.
  • Oui, l’UE importe et exporte du « bœuf ». Avec un solde extérieur positif. Pas plus bête que d’importer et d’exporter des voitures ou des médicaments, même si les volumes en question sont beaucoup plus limités (quelques centaines de milliers de tonnes d’exportation et d’importation pour une production et une consommation européenne de l’ordre de 8 millions de tonnes). En termes techniques, ce « bœuf » se définit d’ailleurs par une vingtaine de positions tarifaires qui reflètent la diversité des goûts des consommateurs. Allez demander du « bœuf » chez votre boucher, et attendez-vous à quelques demandes de précision !
  • Non, les quotas à tarifs réduits – strictement contrôlés et limités – de bœuf intégrés à l’accord avec le Mercosur n’augmenteront pas la déforestation au Brésil. D’abord parce que c’est négligeable par rapport à l’ensemble de la production brésilienne (99 000 tonnes à répartir entre les quatre pays du Mercosur quand le Brésil produit chaque année 11 millions de tonnes de bœuf). Ensuite parce qu’elles ne viennent pas en plus des 200 000 tonnes déjà importées chaque année du Brésil (les volumes ne changeront pas mais les éleveurs brésiliens auront une marge bénéficiaire plus grande). Enfin parce que le bœuf que l’Europe importe du Brésil est d’une variété, la « bos taurus » (qui sert notamment à la Bresaola) qui est élevée exclusivement dans le sud du Brésil, sans rapport avec la forêt amazonienne.
  • Oui, le monde connaît une « crise écologique ». Mais entre ses effets positifs et ses effets négatifs l’échange international n’y joue qu’un rôle marginal, même s’il est un bouc émissaire bien commode. Comme disait George W. Bush « le problème avec les importations, c’est qu’elles viennent de l’étranger ». C’est la logique du capitalisme de marché et de ses modes de consommation qui fait problème et l’échange international est parfois (pas toujours, bien sûr) la solution, à prix du carbone réel. Nos bâtiments mal isolés sont à l’origine de 40 % de nos émissions de CO2. Cherchez l’erreur !
  • Non, produire local et consommer local n’est pas la panacée. Pour reprendre l’exemple du bœuf, qu’on veuille bien comparer l’empreinte carbone du bœuf élevé dans la Pampa à beaucoup de nos usines à viande européennes ! Et admettre que ce qui fait souvent l’essentiel des émissions rapportées au kilo dépend surtout du mode de transport utilisé par le consommateur qui fait ses courses.
  • Oui, l’UE se veut le rempart de l’accord de Paris contre les coups de boutoirs de Trump. Elle utilise pour ce faire l’un de ses trop rares instruments de puissance internationale qui est son marché intérieur. En intégrant des dispositions explicites sur l’accord de Paris dans son chapitre sur le commerce et le développement durable, l’accord avec le Mercosur transforme en obligation juridique contrôlable entre les deux parties ce qui n’est, sans cela, qu’un engagement volontaire des parties à l’accord de Paris.

Quant à mon « logiciel », qui serait dépassé, je retourne à Pascal Riché son argument : le sien, c’est celui de ceux qui n’ont pas encore bien mesuré que oui, le monde a changé, et que la globalisation a ôté beaucoup de sa valeur à la « protection » du producteur contre la concurrence étrangère, pour porter le vrai débat sur la « précaution », celle qui protège les consommateurs et les citoyens au nom de valeurs qui sont celles des Européens comme on vient de le voir avec la protection des données privées. Et qu’il est dans la mission de l’Union européenne de tenter de faire partager, pacifiquement, par d’autres. Y compris en « verdissant » sa politique commerciale, comme le propose la note de l’Institut Jacques Delors, afin de faire vivre ce débat.

* « Verdir la politique commerciale européenne : oui, mais comment ? » (P. Lamy, G. Pons, P. Leturcq, Institut Jacques Delors, 20 juillet 2019)

https://www.nouvelobs.com/economie/20190723.OBS16298/mercosur-pascal-lamy-repond-a-l-edito-de-pascal-riche.html