CERCLE ORION Paris

L’Union Européenne dans le monde d’aujourd’hui

Jusqu’à une date récente, la question de la place de l’Europe dans le monde n’a jamais vraiment figuré parmi les classiques de la pensée de l’intégration européenne, avec quelques exceptions.

La raison fondamentale c’est que l’Europe institutionnelle dans sa version des années ‘50, celle qui a fondé l’Europe dans laquelle nous vivons aujourd’hui, était le produit d’un cauchemar : la guerre, les conflits, la shoah. L’Europe, c’était un projet de paix. Le raisonnement de base des pères fondateurs était que l’on en était arrivé là parce qu’à un moment l’économie et la politique s’étaient séparées l’une de l’autre, « désencastrées » disait Polanyi, et que si l’on voulait éviter la violence, il fallait les réunir. Donc il fallait mettre l’intégration économique au service d’une ambition d’unification politique qui était une ambition de paix. Une ambition de paix, pas un rêve de puissance, attribut d’un nationalisme belliqueux. Les européens voulaient aussi, dans la grande tradition, que le monde leur ressemble et suive le même cours d’intégration économique vers la réduction des conflits politiques. Ce parti pris idéologique a justifié le peu d’attention que l’on portait à la promotion de la présence de l’Europe dans le monde.

Avec trois exceptions, trois domaines dans lesquels l’Union a développé une présence internationale significative. Un domaine qui est de l’ordre de la puissance qui est le commerce, et deux domaines qui sont de l’ordre de l’influence qui sont le développement, notamment à cause de l’héritage colonial européen, qui ne s’est au fond détaché de l’Europe qu’au tout début de la construction européenne, et dont la géopolitique a pesé sur la suite. Et puis, depuis une petite trentaine d’années, le développement durable, à la suite du basculement opéré par Delors qui, a partir de Tchernobyl en 1986 et surtout Rio en 1992 a pesé pour que que ces les questions environnementales trouvent une place importante dans l’action de l’Europe à l’international.

Le « trade » est logiquement la conséquence de l’intégration européenne, puisque vous y êtes puissant si vous avez un gros marché, vous n’êtes pas puissant si vous avez un petit marché. L’Europe s’est transformée en un grand marché de 500 million de consommateurs, plus grand que les US, même si moins riche. Beaucoup plus riche que les chinois, même si beaucoup moins nombreux. C’est pourquoi l’Europe est la première puissance commerciale dans le monde et a pesé sur l’organisation des échanges internationaux dans le sens de l’ouverture. Regardez la liste des directeurs généraux du GATT et de l’OMC: depuis la création du GATT et jusqu’à une date récente, ils ont toujours été des Européens, sauf deux exceptions dont le mandat fut écourté. C’est un signe de puissance européenne.

Ce désintérêt méfiant pour la puissance est en train de changer sous l’influence de plusieurs développements.

L’un, pas toujours perçu, est que les crises qui ont frappé l’UE depuis une dizaine d’années sont toutes venues de l’extérieur, et jamais de nos propres difficultés ou erreurs, même si ellesont mis en lumière des défauts de construction de l’édifice de l’Union. La crise de 2008 est venue des Etats Unis dont le marché financier domestique était insuffisamment régulé, compte tenu de son importance

et de sa portée globale. La crise migratoire qui a frappé l’Europe ne vient pas de l’Europe, sauf pour le fait que l’Europe est un endroit où il fait moins mal vivre qu’ailleurs dans le monde, qui n’est pas un défaut considérable. On a souvent dit que l’Europe n’est plus le centre du monde. C’est vrai. Mais aussi longtemps qu’elle demeure le centre des rêves du monde, elle conserve un poids qui va au delà de sa dimension géographique ou économique. Toujours est-il qu’à la suite de ces crises récentes, les européens ont commencé à penser à ne plus être le réceptacle des problèmes des autres. A tenter de faire en sorte que ces événements dangereux ne se produisent pas ou, en tout cas, quand ils se produisent, de disposer de suffisamment de puissance pour en limiter les dégâts pour nos valeurs ou nos intérêts

Le second c’est Trump .Un homme très étrange, combinaison de génie politique pour capter le ressentiment une partie de l’opinion américaine, de stupidité économique et géopolitique, et d’avidité transactionnelle à gruger ses partenaires en affaires. La vision qu’il a du système international part d’un ​a priori​, qui est un contresens économique, qui est que les Etats Unis sont faibles. Affaiblis qu’ils seraient par leur déficit commercial et surtout vis à vis avec la Chine. N’importe quel économiste dira que cela ne fait aucun sens, mais c’est ce qu’il pense et il est président des Etats Unis. Le tout nimbé d’une idéologie nationaliste, isolationniste, xénophobique, protectionniste. Totalement à contre ce que le système international a bâti depuis une cinquantaine d’années et notamment depuis les 30 dernières années avec la globalisation et ses infrastructures, c’est-à-dire l’interpénétration croissante des systèmes de productions de biens et services qui se traduit par une intensification de l’échange international. Et dont le moteur est le progrès technologique. Globalisation dont les conséquences sur la transformation des tissus économiques et sociaux ont été plus ou moins bien traitées. Et qui ont subi le choc de la crise de 2008 dont les conséquences sociales et donc politiques se font sentir dans un long sillage douloureux marqué par des convulsions populistes, même si elles ont aussi d’autres sources. Aux US, d’où Trump. Au Royaume Uni, d’où le Brexit. Un Trump déglobalisateur, donc, à rebours de ses prédécesseurs.

Le troisième, c’est le changement de direction chinois concomitant. Sous l’effet de la crise de 2008 d’abord, car elle a été l’occasion d’un retour en arrière sur la décollectivisation de l’économie: le secteur sous commande de l’Etat (et donc du Parti) a doublé de taille en dix ans, accentuant le fameuse “spécificité” chinoise et les soupçons de concurrence déloyale qui vont avec. Et aussi conséquence de l’avènement de Xi Jinping, un dirigeant plus convaincu que ses prédécesseurs des vertus de la domination du parti Communiste, et moins réservé que ses parrains à en offrir le modèle sur la scène mondiale. Retour idéologique et réévaluation de l’exception chinoise de ce côté là aussi, donc.

Ces deux derniers changements ont mis fin à l’anticipation (au rêve, disent certains) de grande convergence au terme , certes fort lointain, de l’évolution d’un hypercapitalisme américain dont les excès finiraient par tempérer la violence, et d’ un hypercollectivisme politique chinois qui finirait par faire place à des libertés publiques sous l’effet de l’accroissement du bien être. Le rêve, bien européen, d’un monde régi par la démocratie, l’économie sociale de marché et donc la paix. Non seulement la grande convergence s’est interrompue, mais Trump (appuyé en cela par l’establishment US) a donné à la rivalité séculaire sino américaine un tour agressif et offensif bien loin du “containment” à la Kissinger. Et pour faire bonne mesure, il a tweeté que les européens étaient des ennemis pires que les chinois, sidérant ainsi les opinions de chaque côté de l’Atlantique.

Le monde n’est donc pas, ou plus, aujourd’hui celui qui autorisait les européens à concentrer tous leurs efforts sur leurs priorités d’intégration économique intérieure et sur leur modèle futuriste d’unification politique.. Ils vont devoir réagir à ces changements de diverses manières: défense du multilatéralisme, des libertés publiques, réinvestissement technologique et industriel, stabilisation

du pourtour (y compris la verticale euroafricaine), relance d’une défense européenne moins couplée à l’OTAN, globalisation de l’euro, “verdissement” de la politique commerciale, entre autres . Et préserver plus vigoureusement les bien publics globaux menacés, qu’il s’agisse de l’environnement ou de l’ouverture des échanges humains ou commerciaux. Dans la mesure ou la grande divergence sino américaine remplacera, au moins dans la décennie à venir, la grande convergence précédente, l’Union Européenne, qui se découvre tout d’un coup des ennemis, va devoir trouver la force d’un entre deux autonome et capable de stabilisation. Une forme de condamnation à la puissance.

C’est ainsi que réapparaît le concept de “souveraineté européenne”. Une curiosité intellectuelle pour la plupart des européens hors notre hexagone français qui en est imbibé, que ce soit pour des raisons historiques, géographiques, ou culturelles. Une manière de glisser de l’influence, que tous revendiquent, à la puissance, dont la plupart réfutent les tracas, refusent les dangers, et récusent les coûts. C’est bien, cependant, ce à quoi nous oblige le monde d’aujourd’hui si nous croyons à l’avenir d’un esprit européen, et dans la mesure ou cette croyance fait idéologie pour les européens. Une évolution désormais inévitable, à mon sens. Restent ouvertes deux questions qui ont à voir l’une avec l’autre: celle du rythme ( y parviendrons nous suffisamment vite pour préserver cet humanisme la?); celle des instruments (à commencer par la pensée de cette souveraineté, totalement inorganisée et éparpillée à Bruxelles et fort hétérogène parmi les états membres, avant même de raffermir ses outils internes ou externes). Beau défi pour le nouveau cycle politique quinquennal qui vient de s’ouvrir avec les dernières élections au Parlement européen.