“nos océans et nous”

                                      Association des Pays et Territoires d’Outre-Mer (OCTA)

                                                              Bruxelles 16  octobre 2019

                                                     speech Pascal Lamy: “nos océans et nous”

 

Monsieur le Président,

Mesdames et messieurs les  Premiers Ministres,

Mesdames, Messieurs,

Un mot d’abord pour vous remercier de m’avoir convié à vos travaux, que vous avez décidé de consacrer cette année aux enjeux océaniques et maritimes qui vous sont communs, et qui nous sont communs.

La vie a fait que ces enjeux me sont familiers et que je les ai côtoyés depuis longtemps, depuis que je fus officier dans ce qu’on appelle en France la “Royale”, moment auquel j’ai contracté un virus, qui ne m’a pas quitté depuis et qui est celui de la mer, de l’océan. Je les ai retrouvés quand j’étais commissaire européen au commerce, et ensuite quand j’étais Directeur Général de l’OMC – on y travaille beaucoup et depuis longtemps pour limiter les subventions à la pêche. Je les ai retrouvés comme membre de la Commission Globale pour les ’Océans qui a provoqué l’accouchement de ce fameux objectif 14 des objectifs du développement durable. Je les pratique en tant que Président du Comité mondial d’éthique du tourisme et comme Président français du Conseil  de coopération économique du Pacifique, qui inspire les travaux de l’APEC. Je les fréquente  aussi  comme membre de la coalition Antartica 2020 dont l’objectif est d’entourer l’Antarctique de zones marines protégées. Ou encore comme Président du Forum de Paris pour la Paix, qui, tous les ans, en novembre depuis l’année dernière, se penche sur les  grands enjeux mondiaux sur la base de projets de solutions portés par des acteurs non étatiques. Et enfin, avec cette mission que la Commission Européenne vient de me confier et dont je reparlerai.

De ces différents points de vue, je vois quatre enjeux globaux:  l’environnement, l’économie, la géopolitique et la science.

L’environnement parce que nous vivons un drame environnemental, océanique ; l’économie parce que l’on constate maintenant les impasses d’une économie bleue non soutenable ; la géopolitique parce qu’elle demeure une dimension essentielle de ces espaces maritimes et enfin la science, tant il nous reste à connaître de nos systèmes marins.

Je n’insiste pas sur l’environnement: il est clair  la crise est d’une ampleur à la fois considérable et sous-estimée. Le réchauffement climatique, la dégradation de la biodiversité, les pollutions, les pullulations,l’augmentation du niveau des mers, aucun de ces dangers ne recule aujourd’hui, entraînant la mort lente des océans, c’est-à-dire du poumon le plus essentiel pour la vie sur cette planète -notamment  parce qu’il  absorbe entre un quart et un tiers des émissions de gaz carbonique.

L’économie, parce que la mer est la septième économie de cette planète – et devrait d’ailleurs siéger à ce titre au G7 ou au G20. Mais si la mer siégeait au G20, elle y siégerait comme un grand malade parce que nous, les humains, nous prenons trop dans l’océan et nous y rejetons trop – même si on ne sait pas trop combien. Ce qui est sûr c’est que c’est trop et que l’on en voit l’impact sur l’appauvrissement des ressources, sur la qualité des grands fonds marins, sur la dégradation du littoral.. On connaît la solution qui est de faire de l’économie bleue une économie circulaire – mais on en est encore extrêmement loin.

La géopolitique c’est une dimension qui a toujours influé et qui influera toujours sur la politique des grands acteurs mondiaux. La maîtrise des mers a toujours été un instrument de puissance – pour le constater, il suffit de regarder comment la Chine est en train de développer sa présence maritime, pas seulement dans la région océanique et maritime qui est la sienne mais aussi ailleurs, et de voir se construire  ces gigantesques projets d’infrastructure de la nouvelle version de la route de la soie, qui sont destinés à véhiculer la pénétration de la Chine dans l’économie mondiale. Et vous avez rappelé qu’avec ses 17 millions de km2, notre espace maritime commun est le premier au monde.

Enfin la science, parce que la plupart des phénomènes physiques, chimiques, biologiques, géophysiques de cet immense univers marin sont encore largement inconnus, et non mesurés. Nos océans ont aussi un potentiel encore à peine entamé de nouveaux produits et de nouvelles technologies –pensons aux algues pour remplacer une partie de notre alimentation carnée avec les conséquences positives que cela aurait sur le changement climatique ou à tout ce qui concerne par exemple le domaine des cosmétiques. Il y a là des opportunités formidables, pour ne pas parler des promesses du biomimétisme, qui est aussi une nouvelle frontière à explorer.

Il faut donc investir dans le savoir et dans la science pour combler ce grand déficit de connaissances  que nous avons vis-à-vis de l’océan, qui est incomparable,  en termes de cartographie par exemple, avec ce que nous savons de notre Terre, laquelle ne recouvre jamais qu’un tiers de la surface de la planète, ou même de l’espace: on sait un peu près ce qui se passe sur la lune ou sur Mars, mais pas  dans la fosse des Mariannes, quelque 10 km en dessous de la surface.

D’où cette mission, dont la Commission européenne m’a confié la présidence, et qui a deux objectifs, contenus l’un dans l’autre comme des poupées russes.

Le premier qui est de l’ordre de la recherche, du développement et de l’innovation, qui est d’identifier, en matière océanique et de systèmes aquatiques un ou plusieurs grands sujets d’investissement pour le prochain programme cadre de recherche et d’innovation européenne, qui se déroulera entre 2021 et 2026. Ce programme devrait être de l’ordre de la centaine de milliards d’euros et il faudra en guider l’allocation en partie par des “gros tickets” de l’ordre de quelque centaines de millions ou du milliard d’euros.

Le deuxième objectif consiste à tracer autour des thématiques identifiées les contours des biens publics européens leur correspondant et où l’Europe veut être leader mondial en faisant appel à toutes les politiques et à tous les instruments de l’Union Européenne . Il ne suffit pas  de dire “en matière d’océan et de systèmes aquatiques,  voilà où nous devons investir quelques centaines ou quelques milliard d’euros en recherche, en innovation et en développement». Il s’agit aussi de bâtir autour de ces investissements l’ensemble de politiques publiques qui permettront de donner à cet investissement supplémentaire la portée qu’il mérite dans des domaines essentiels.

On est donc  sur des sujets assez considérables qui méritent beaucoup de réflexion, d’imagination, de débats, que cette mission océans a pour objet de mener, avec le concours des collègues qui m’entourent et qui proviennent de divers milieux spécialisés dans ces questions et de divers Etats membres de l’Union.

Je termine mon propos par un plaidoyer et par un souhait que vous me permettrez d’exprimer et qui est à double détente.

En premier, je souhaite  que ces questions scientifiques trouvent la place qu’à mon avis elles méritent dans le projet de déclaration sur lequel vous allez travailler. L’enjeu scientifique devrait faire partie de notre coopération,  de notre association, et figurer, de mon point de vue, parmi les moyens de l’approfondir à l’avenir.

Le deuxième serait  que notre mission océans puisse bénéficier de votre contribution sous forme d’une courte liste de priorités que vous souhaiteriez voir retenues. Je ne doute pas que votre groupe de 25 Pays et Territoires d’Outre Mer aient quelques idées en la matière, et je vous en remercie d’avance de nous en faire part.

Je conclurai d’un mot: l’urgence. mon sentiment est que  le moment des discours sur ces grandes questions est derrière nous et que nous devons très vite passer à l’action. Ensemble, ce serait beaucoup plus efficace!.