Jalons pour une anthropologie européenne

Matisse, Icare (Jazz), 1947, Musée Pompidou

Face aux tensions à l’œuvre au sein de l’Union Européenne, Pascal Lamy appelle à la fondation d’une véritable anthropologie européenne. Il est temps de dépasser les enjeux strictement économiques et supra-politique pour construire un récit commun.

Esprit est un terme qui a une double enveloppe : une enveloppe de raison et une enveloppe de passion. L’esprit est à la fois une idée et un souffle. C’est de cette dualité que je voudrais partir pour réfléchir à la façon dont nous pouvons rendre sensible, intelligible, cet esprit européen qui reste trop souvent méconnu des Européens eux-mêmes. L’idée d’un déficit démocratique européen revient souvent dans le débat public. Or à mon sens, le problème fondamental qui se pose aujourd’hui à l’Europe n’est pas celui d’un déficit de kratos, mais d’une absence de démos européen.

Les institutions de l’Union européenne correspondent aux canons démocratiques : nous avons un quasi-gouvernement (la Commission) contrôlé par un Sénat des États-membres (le Conseil des ministres) et par un Parlement qui peut renverser la Commission. Nous avons aussi une Cour suprême appelée la Cour de Justice : tout cela est contrôlé, articulé et responsable. L’Europe dispose donc de toutes les institutions nécessaires, mais elles ne sont pas habitées, animées par un sentiment d’appartenance commune.

Pour reprendre le terme qu’Élie Barnavi a utilisé dans le titre d’un de ses livres, l’Europe reste désespérément « frigide ». L’Europe est frigide parce qu’il lui manque une infrastructure d’appartenance reconnue et ressentie. C’est dans cette absence de perception d’une identité commune que se situe à mon avis la source de notre mal démocratique. Cela implique aussi que nous fassions la critique du rêve des Pères fondateurs de l’Europe, selon lequel l’intégration économique engendrerait l’intégration politique. Nous savons aujourd’hui qu’il ne suffit pas de travailler le plomb de l’économie pour accéder à l’or de la politique. Entre le consommateur, le travailleur, l’homo economicus d’une part, et le citoyen, l’homo civicus, de l’autre, il y a une barrière des espèces que la construction européenne n’a pas encore su franchir.

L’Europe est frigide parce qu’il lui manque une infrastructure d’appartenance reconnue et ressentie.

PASCAL LAMY

C’est à cette barrière des espèces qu’il faut s’intéresser – à cette articulation nécessaire entre un besoin irréductible d’identité, de communauté, et une exigence d’efficience économique dont nous comprenons qu’elle va de pair avec les économies d’échelles dans notre monde globalisé. L’Europe est le lieu où nous pouvons et devons réinventer cette articulation entre la voie rationnelle de l’intégration des marchés et la voie émotionnelle de l’appartenance. Nous ne pouvons continuer à investir dans le projet européen en investissant uniquement l’ordre de la raison et en expliquant, par exemple, qu’à partir du moment où 2 et 2 font 4, un marché de 500 millions de consommateurs est préférable à un marché qui n’en compterait que 50 millions. Cela est absolument exact mais, comme le disait Jacques Delors, « on ne tombe pas amoureux d’un grand marché ».

Lire plus sur https://legrandcontinent.eu/fr/2020/01/08/jalons-pour-une-anthropologie-europeenne/