Pascal Lamy à AEF info : “Je rêve que la communauté scientifique sache faire valoir ses intérêts comme les agriculteurs”

“La communauté scientifique n’est pas organisée comme les agriculteurs, les élus locaux – des groupes de pression qui depuis très longtemps savent faire valoir leurs intérêts : […] je rêve que la communauté scientifique fasse la même chose. Les missions sont une contribution en ce sens.” C’est ce que déclare Pascal Lamy, dans un entretien à AEF info le 9 décembre 2020, sur les 5 “missions” d’Horizon Europe qu’il a préfigurées et dont il préside celle dédiée à la restauration des océans, “Starfish 2030”. “Atteindre les objectifs
retenus pour ces missions nécessite, outre de la recherche, des régulations, des investissements privés et publics, la contribution de programmes autres que les programmes de recherche”, précise-t-il. L’ancienne présidente de WWF Europe Geneviève Pons a présidé le groupe de contact de la mission avec les ONG et détaille, elle, le rôle de la
consultation citoyenne.


AEF info : Pascal Lamy, dans votre rapport de 2017 sur ce qui allait devenir Horizon Europe, vous préconisiez un budget compris entre 120 Md€ et 160 Md€. Après les efforts du Parlement européen pour tirer le budget vers le haut, l’accord trouvé entre toutes les parties atteint 84,9 Md€. Qu’en pensez-vous ?


Pascal Lamy : Je suis déçu que le Conseil européen de juillet, dans sa sagesse, n’ait pas considéré que le programme de recherche européen faisait partie de l’essentiel et qu’il ait considéré que d’autres dépenses étaient plus importantes pour l’avenir de l’Union. Cela fait longtemps que je fréquente les institutions européennes, je sais que quand il faut faire entrer le pied budgétaire dans la chaussure politique, il y a des moments où il faut faire des choix. Ce résultat est sans surprise, même si je trouve dommage que la proposition de la Commission ait été réduite – et c’est bien que le Parlement se soit mobilisé là-dessus. La capacité de pression politique n’est pas forcément répartie à proportion de ce que je considère comme des priorités.

La communauté scientifique n’est pas organisée comme les agriculteurs, comme les élus locaux – des groupes de pression qui depuis très longtemps savent faire valoir leurs intérêts. Il faut aussi qu’elle en tire les leçons. Tous les ans, porte de Versailles à Paris, la communauté agricole tient un salon où tous les politiques viennent caresser la croupe des vaches ou boire un coup. Ils savent ce que c’est que d’embarquer les citoyens dans leur aventure et je rêve que la communauté scientifique fasse la même chose. Les missions sont une contribution en ce sens. Il faut aligner les forces politiques sur ce que nous considérons comme des priorités.


Au demeurant, attention aux chiffres qui comparent le prochain programme-cadre au précédent : compte tenu du Brexit, l’augmentation des crédits de recherche et d’innovation est plus importante qu’il n’y paraît.


AEF info : De nombreuses associations de recherche, comme l’EUA et la Leru, ainsi que des organismes et universités européens, se mobilisent pour que le supplément de 4 Md€ qui doit être attribué à Horizon Europe aille à la recherche fondamentale, via le pilier 1 (ERC et actions Marie Sklodowska-Curie). Allez-vous dans le même sens ?


Pascal Lamy : Je comprends qu’à partir du moment où on remet 4 Md€, tout le monde considère que cela devrait lui revenir. Jean-Pierre Bourguignon, que j’admire, estime que cela doit aller à l’ERC, d’autres considèrent que si on a inventé le Conseil européen de l’innovation – sur le modèle de l’ERC –, c’est qu’il y a encore du travail pour soutenir l’innovation. Tout ce que je peux dire, c’est que ce financement supplémentaire a été conquis de haute lutte, et que le Parlement européen a bien travaillé.

AEF info : Vous avez conçu les “missions” qui sont un objet nouveau du programme-cadre. Comment les définissez vous ?


Pascal Lamy : Pour répondre à cette question, je cite souvent une anecdote : lors d’une visite du président Kennedy à Cap Canaveral, celui-ci, suite à une erreur du protocole, se retrouve dans un couloir et discute avec quelqu’un qui balaie les lieux. Le président Kennedy lui demande ce qu’il fait et l’homme répond : “J’aide à envoyer un homme sur la lune.” Nous vivons un moment où la science est mise en doute dans nos sociétés, alors que nous savons pourtant que l’essentiel des progrès vient de l’innovation, laquelle trouve la plupart du temps sa source dans la recherche et le savoir. Les missions constituent une manière de mettre dans le débat public des sujets importants pour aider l’opinion à comprendre que la science et l’innovation sont des outils indispensables et pour faire davantage entrer la science dans la cité. C’est un peu utopique mais cela vaut d’être tenté. La plupart des fonds affectés à la recherche publique le sont de façon “bottom-up”, dans une approche inspirée de la sérendipité : beaucoup de gens ont beaucoup d’idées dans beaucoup de laboratoires, on organise une pluie de financements pour que les meilleures idées voient le jour. Je crois qu’il faut qu’une autre partie des financements, minoritaire, soit attribuée dans l’autre sens, en disant ce qu’on veut faire et en demandant au chercheur, mais pas qu’au chercheur, de trouver comment y parvenir.


AEF info : Qui, en dehors des chercheurs, ces missions concernent-elles ?


Pascal Lamy : Les missions ont une dimension scientifique et aussi bien d’autres dimensions. Cela vaut pour les cinq missions choisies pour cette campagne, y compris pour celle qui a l’air la plus scientifique des cinq, sur le cancer : atteindre les objectifs retenus nécessite aussi des régulations, des investissements privés et publics, la contribution de programmes autres que les programmes de recherche. Si on détermine de nouveaux standards sur la qualité de l’eau qui doit sortir d’une station d’épuration d’ici cinq ans, les gestionnaires de stations d’épuration vont être mécontents, mais si l’on tient bon, le secteur public ou privé va financer des recherches pour trouver une solution.

Pour chacune de ces cinq missions, le financement européen de la recherche est de l’ordre du milliard d’euros sur sept ans, soit environ 5 % du total.

AEF info : Comment la dimension recherche va-t-elle s’articuler avec les autres dimensions, notamment de régulation ?

Pascal Lamy : C’est une question que la Commission européenne a posée au vu des cinq rapports des cinq comités de mission. Dans notre cas, le rapport Starfish 2030 sera finalisé à la fin de l’année avec un objectif clair, les cinq branches de l’étoile de mer correspondant à cinq dimensions indispensables en vue de l’objectif retenu, la régénération de notre hydrosphère. Pour chacune de ces dimensions, nous avons recensé toutes les réalisations indispensables dans tous les domaines.


Nous allons maintenant travailler à des plans de mise en oeuvre, pour passer à quelque chose de plus opérationnel : déterminer la contribution de la réglementation de l’environnement, de la pêche, de l’énergie, des transports, du tourisme, des déchets, des effluents, de l’agriculture, etc., ainsi que celle d’autres programmes communautaires, comme les programmes régionaux. Tout cela concerne d’abord l’échelon européen mais aussi l’échelon national qui doit transposer certaines de ses réglementations. Il faut aussi déterminer la séquence des investissements nécessaires publics ou privés dont l’ordre de grandeur est de 500 milliards d’euros.

AEF info : Quel est le rôle de la consultation dans la définition des missions ?


Geneviève Pons : Avec ces missions, l’idée est de dépasser la recherche et d’impliquer tout le monde. C’est pourquoi le Comité de mission a réuni des scientifiques mais aussi des gens qui animent des fondations, des ONG, d’anciens fonctionnaires, d’anciens membres du Parlement européen et même, si on élargit à l’Assemblée de mission, des artistes qui à travers leur art essayent de mobiliser autour de la protection de la mer. Par exemple, restaurer les océans et le milieu aquatique dici 2030 est un objectif extrêmement ambitieux qui va bien au-delà de la recherche. L’un des liens entre les différentes dimensions est la recherche citoyenne. Les gens sont très sensibles à la pollution plastique : on arrive vraiment à les engager. On peut par exemple demander aux citoyens mobilisés pour le ramassage des plastiques d’indiquer ce qu’ils ont trouvé et où, en mettant entre leurs mains une application qui va leur permettre de participer à la collecte des données et à la progression de la science. J’ai présidé le groupe de contact de la mission avec les ONG et j’ai aussi été impliquée dans la consultation citoyenne qui a eu le plus d’ampleur : la française. Après avoir été responsable de l’environnement au cabinet de Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, et avoir passé quelque temps dans cette institution, j’ai dirigé le bureau européen du WWF : il était donc assez naturel que le Comité de mission me demande de présider le groupe de contact avec les ONG. Nous avons commencé par une consultation de plus de 100 ONG européennes dans l’ensemble des États membres. Elles nous ont appris à mettre la barre très haut. C’est, dès le départ, WWF Europe qui nous a suggéré le terme de “régénération” de l’océan et du milieu aquatique qui est devenu, sous des vocables divers, et finalement sous celui de “restauration”, l’objectif central de la mission.

En les consultant nous avons réalisé qu’il fallait appuyer sur beaucoup de manettes et toucher tout un écosystème, que l’on peut nommer aquasphère ou hydrosphère. Petit à petit, avec les apports de chacun, est née l’idée de l’étoile de mer. Nous avons divisé nos objectifs en cinq branches : “enrichir les connaissances et créer le lien émotionnel, zéro pollution, améliorer la gouvernance, décarboner le milieu aquatique, régénérer les écosystèmes”, le tout contribuant à l’objectif central de restauration de notre océan et de notre milieu aquatique.

AEF info : Avez-vous constaté de grandes différences dans les consultations des différents pays ?


Geneviève Pons : Les consultations n’ont pas été uniformisées, chacun a fait selon ses moyens et son inspiration. Les membres du Comité de mission sont tous bénévoles et ont des moyens qui correspondent à leur profession : ce sont souvent des océanographes qui ont lancé les consultations citoyennes. En dépit de la diversité des consultations, des points communs se dégagent. Le premier, c’est qu’alors que l’on pourrait se représenter l’océan ou le milieu aquatique comme une source de nourriture, de revenu ou de distraction, les Européens consultés le voient d’abord comme un patrimoine naturel à protéger. Deuxième point commun : tous perçoivent les pollutions comme la principale menace et une majorité désigne à ce titre la pollution plastique. Il y a cependant des exceptions faciles à comprendre : autour de la Mer baltique, comme en Bretagne, zones fortement polluées par les effluents agricoles, c’est d’abord à cette source de pollution que pensent les habitants. Troisième point, comme remède, partout en Europe, l’éducation et la sensibilisation arrivent en tête. Pour répondre à cette aspiration, nous sommes d’ailleurs en train de produire une version de notre rapport pour les enfants qui pourrait être diffusée à travers les systèmes éducatifs nationaux. Pour les plus grands, nous envisageons de produire des documentaires, comme ceux produits par l’un des membres de notre Assemblée pour la BBC (Blue Planet). Enfin, dernier point, nous avons pu constater que les gens veulent s’engager, agir. Nous proposons, à cette fin, de greffer au programme de service volontaire européen un “service bleu” pour permettre aux jeunes de participer à la restauration du milieu aquatique partout en Europe.

Pascal Lamy : La bonne surprise, c’est que ça fait beaucoup plus qu’intéresser les gens : ils ont envie de s’engager dans cette aventure, d’y participer. Nous espérons maintenant que si la Commission a quelques hésitations à lancer les missions, le mouvement qui est en train de se développer dans l’opinion l’aide à franchir le pas – ce n’est pas encore gagné.

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