Cahier d’administration – Supplément au n° 268 – Pascal Lamy “Nous connaissons mieux la planète Mars que l’océan.”

Entretien avec Pascal Lamy, Président de la mission santé des océans dans le cadre du programme
européen de recherche et d’innovation 2021-2027 Horizon Europe

Comme l’air que nous respirons, les systèmes aquatiques avec lesquels nous interagissons sont dégradés. Faire avancer la recherche, optimiser le dialogue entre scientifiques, diplomates et militaires, sont
deux priorités essentielles pour régénérer notre hydrosphère.

Vous pensez que la mer et les océans dépendent de quatre enjeux globaux : l’environnement, l’économie, la géopolitique et la science. Comment intégrez vous ces quatre dimensions dans le cadre de la mission que vous pilotez ?

Aux enjeux que vous citez, j’ajouterais la culture, ou plus exactement la distance émotive qui nous sépare de ce que j’appelle notre hydrosphère, c’est-à-dire les systèmes aquatiques avec lesquels nous interagissons et qui interagissent entre eux. Les opinions ont saisi depuis longtemps que nous avons un sérieux problème avec notre atmosphère. Pas encore que notre hydrosphère est en voie de dégradation encore plus rapide, c’est la mauvaise nouvelle, ni que l’on y peut beaucoup et vite grâce aux processus biologiques qui l’habitent, c’est la bonne nouvelle. Pourvu que l’on aligne les quatre dimensions que vous citez, ce qui permettrait de régénérer notre hydrosphère en quelques décennies. Pour y parvenir, tout commence à l’école, pour ce sujet comme pour beaucoup d’autres, et nous avons assisté à des expériences formidables en milieu scolaire.

Ainsi, concernant la problématique environnementale, quels sont les défis à relever ?

Nous dégradons notre hydrosphère avec ce que nous y déversons – pollution chimique, plastique – et avec nos modes d’exploitation – pêche, pétrole et gaz. Cela affaiblit les fonctions d’absorption de carbone et de régulation climatique des océans, et endommage la biodiversité. Il y a aussi des aspects moins connus, comme le bruit. Des investissements considérables sont indispensables, par exemple, pour le traitement des eaux usées ou des déchets.


En matière économique, quel équilibre doit être trouvé afin de profiter des ressources de la mer et des océans sans pour autant les assécher ?

La plupart de ces ressources, hormis l’exploitation des fonds marins, sont renouvelables si elles sont exploitées sagement. Mais il faut parfois les soustraire pour une certaine période à l’économie des humains, comme pour les sols, pour les protéger. Et fixer, comme ailleurs, des normes de soutenabilité, comme pour la pêche ou l’aquaculture. Nous les proposons.


Dans le domaine géopolitique, comment se positionne l’Europe qui abrite le plus grand espace maritime mondial avec 17 millions de km² ?


Mal, pour le moment en l’absence de vision collective cohérente, et de la gouvernance qui devrait aller avec et que nous souhaitons. Il faut dire que le chevauchement des compétences entre le niveau national et européen n’aide pas, que les scientifiques, les diplomates et les militaires ne se parlent pas assez, et que les Hongrois et les Portugais, par exemple, ne partagent pas vraiment les mêmes rêves et les mêmes cauchemars maritimes ou aquatiques. Nous devrions être leaders mondiaux sur ces sujets, comme nous voulons l’être sur la protection de l’environnement.


Comment les multiples disciplines scientifiques qui contribuent à dévoiler les immenses potentiels de la mer et des océans permettent-elles d’ouvrir de nouvelles perspectives dans des domaines aussi divers que l’alimentation, l’observation des changements climatiques, la cosmétique, etc. ?


Il est devenu banal de le rappeler, mais nous connaissons mieux la planète Mars que l’océan. Les potentiels que vous citez ne deviendront pas réalité sans des outils nous permettant de simuler les effets de leurs interactions. Il faut pour cela un investissement massif dans la science et l’innovation, et c’est tout le sens de la Mission Océan : donner un but aux efforts européens de recherche. D’où, par exemple, notre proposition de jumeau digital de l’hydrosphère.

Entretien publié par Les Cahier de l’Administration, LES ENJEUX MARITIMES DE LA FRANCE. À l’occasion du 25ème anniversaire du SGMer, Supplément au n° 269