La présidence solitaire de von der Leyen

DÉCRYPTAGE – Après deux ans à la tête de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen cherche encore sa place dans les subtils équilibres européens.

Par Anne Rovan

Lisse, maîtresse d’elle-même et toujours dans la retenue, Ursula von der Leyen reste une énigme. Près de deux ans après avoir pris les commandes de la Commission, ils sont nombreux à ne pas avoir percé le mystère. Qui est donc «VDL»? Qui est cette femme à la communication froide et artificielle? «Très franchement, je ne sais pas», glisse un haut responsable de l’Union. «C’est une équation impossible pour elle. Une présidente de la Commission, ce n’est pas une présidente de l’Europe censée susciter l’adhésion personnelle et incarner un contrat européen», balaie un autre.

Le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, son prédécesseur, avait pourtant réussi là où l’ex-ministre allemande de la Défense est à la peine. Elle n’a toujours pas trouvé sa place dans les subtils équilibres européens. Et les critiques sont nombreuses à son endroit. Il y a bien sûr une part de sexisme dans ces attaques. «Il n’y a pas d’alchimie. Ni à la Commission, ni au Parlement européen, ni parmi les États membres», résume un interlocuteur. «Elle a été le résultat d’une tombola», rappelle un autre, dans une référence à la manière dont la France et l’Allemagne l’ont imposée aux eurodéputés qui voulaient voir l’un des leurs – le PPE Manfred Weber ou le social-démocrate Frans Timmermans – nommé à la tête de la Commission.

Manifestement, le péché originel n’a pas fini de la poursuivre. Y compris au sein de sa famille politique – la CDU-CSU – où, jugée trop libérale, elle s’est toujours placée à la gauche du parti, prenant à rebours ses alliés supposés.

Travailleuse acharnée

VDL rendra des comptes ce mercredi matin aux eurodéputés, lorsqu’elle prononcera son discours – le deuxième – sur l’état de l’Union. Et il ne fait aucun doute qu’elle pointera les résultats obtenus durant la pandémie. Au prix d’un travail acharné sur lequel tout le monde, sans exception, s’accorde. «Elle ne commence pas ses journées après 7 heures du matin et les retours des premières réunions de son cabinet tombent entre 8 heures et 8 h 30», assure une source interne. L’engagement de ces mois passés loin de Hanovre où vit sa famille a donc payé.

Les résultats obtenus durant la crise sont tangibles et ont permis à l’institution qu’elle préside d’ajouter quelques cordes à son arc. Après les terribles ratés du début de l’année, la Commission a finalement tenu ses promesses sur la vaccination. Plus de 70 % de la population adulte européenne est vaccinée. L’Europe n’a plus à rougir face aux États-Unis et au Royaume-Uni, si souvent portés au pinacle.

Le plan de relance à 750 milliards d’euros né d’un endettement commun est sur les rails. Les premiers décaissements ont commencé. Et les économies de l’UE – placées sous oxygène – repartent plus tôt que prévu. «Von der Leyen est comme les chats. Au début, on a l’impression qu’elle est dans une chute vertigineuse et, au final, elle retombe sur ses pieds. C’est comme ça sur tous les sujets. Elle empoche les bénéfices alors que les observateurs la croyaient dans une situation désespérée», analyse une source interne à la Commission.

À Strasbourg, la présidente tracera aussi les grandes lignes pour la suite. Il sera question des deux marqueurs de cette Commission, la transition numérique et, surtout, le «pacte vert», un programme à 30 ans, qui suscite la perplexité dans les États membres, mais qui place l’UE aux avant-postes dans la lutte mondiale contre le réchauffement climatique avant la prochaine conférence de Glasgow, début novembre. Au menu de ce discours également, la difficile réforme du pacte de stabilité ou encore le pacte sur la migration et l’asile autour duquel les discussions patinent toujours. Alors que le poison illibéral s’étend dangereusement en Europe – notamment en Pologne et en Hongrie -, Ursula von der Leyen ne pourra pas faire l’impasse sur les questions d’État de droit. Ni sur les États-Unis, la Chine… sans oublier l’Afghanistan. Ira-t-elle jusqu’à mettre en selle la création future d’une force rapide d’intervention?

Le couple franco-allemand à la manœuvre

En réalité, VDL n’aurait pas traversé la pandémie de la même manière si le couple franco-allemand – qui avait aussi beaucoup à perdre au plan national – et quelques experts avertis n’avaient pas été à la manœuvre durant cette période. Le tandem a ainsi poussé certains projets que la présidente tardait à mettre sur la table – le plan de relance notamment – et aidé la Commission à rectifier le tir lorsque la machine médiatique s’emballait.

Paris et Berlin ont notamment tenu la main de «VDL» durant la tempête des vaccins en début d’année, ébauchant un plan d’action, faisant monter en première ligne le commissaire et ex-patron Thierry Breton et listant les choses à améliorer dans la communication. «Elle suit les bonnes initiatives mais elle n’est pas vraiment la force inspiratrice», tacle un ancien haut responsable de l’Union. «Elle n’a pas de vision mais elle offre une image sérieuse et avenante de la gouvernance européenne», estime Pascal Lamy, ancien commissaire et président émérite de l’Institut Jacques Delors. «Cette Commission n’est pas assez proactive mais elle a su être suffisamment réactive, notamment quand elle a suspendu le pacte de stabilité, les règles sur les aides d’État…», admet aussi Éric Maurice, responsable du bureau de Bruxelles à la Fondation Schuman.

Chez elle, il y a cette idée que le plan a été tellement bien préparé que les choses vont se dérouler comme elles ont été prévues. Mais il y a la réalité de ce qui se passe autourUne personne ayant travaillé aux côtés de von der Leyen

À entendre une personne ayant travaillé à ses côtés, ces retards à l’allumage tiendraient avant tout à la minutie avec laquelle elle travaille ses dossiers et dans laquelle elle s’enferme trop. «Elle regarde absolument tout et se fait tout expliquer, raconte ce fonctionnaire européen. Elle est très rationnelle et très cérébrale. Chez elle, il y a cette idée que le plan a été tellement bien préparé que les choses vont se dérouler comme elles ont été prévues. Mais il y a la réalité de ce qui se passe autour.» À savoir, une Europe évoluant dans un monde qui n’en finit pas de tanguer et où les secousses se multiplient. D’où des présentations impeccables sur la forme et… des ratés très préjudiciables.

En mars 2020, lorsqu’elle descend en salle de presse pour parler des 100 jours de la Commission, elle déroule son programme mais n’a pas un mot sur le Covid. Tous les clignotants sont pourtant au rouge, surtout en Italie où le virus fait des ravages. Le mois dernier, elle tarde à réagir sur le retrait précipité des Américains d’Afghanistan. VDL se targue pourtant d’être à la tête d’une Commission géopolitique, au grand dam du président du Conseil européen Charles Michel qui n’entend pas lui laisser le champ libre.

«La communication, c’est d’abord elle»

Sa gouvernance et sa présidence solitaire sont aussi pointées du doigt. Les commissaires? «Elle ne les voit pas comme des politiques, mais comme des directeurs généraux d’administration», assure un fonctionnaire. «Les anciens et les nouveaux disent qu’elle ne leur laisse aucun espace. La communication, c’est d’abord elle. Tout le monde devrait connaître le nom de la commissaire à la Santé, mais personne ne le connaît!», tacle un ancien. L’ambiance au sein du collège n’a d’ailleurs rien à voir avec celle qui avait cours sous Juncker. À l’époque, les commissaires avaient même créé une boucle WhatsApp. Elle est toujours active. Rien de tout cela dans l’équipe actuelle. Certains tracent toutefois leur route, notamment le Français Thierry Breton ou l’Italien Paolo Gentiloni.

La présidente a aussi relégué deux collaborateurs qui avaient pourtant fait leur preuve dans les équipes précédentes. «Elle trouvait que son chef du protocole était trop grand et trop visible sur les photos», raconte une source européenne. Son photographe officiel a été remercié au printemps. «Pour que mes photos soient meilleures, il faut faire évoluer le modèle!», aurait-il répondu quand son travail a été critiqué par l’entourage de von der Leyen.

C’est une Commission très présidentielle et même pire que présidentielle. Quand le radar politique, ce sont deux antennes allemandes, il y a un vrai problèmeUn diplomate

Très méfiante, la présidente ne s’entoure que d’un petit cercle depuis ses débuts, en l’occurrence deux conseillers allemands, son chef de cabinet et son conseiller en communication. Deux fidèles qui travaillaient déjà avec elle à Berlin et l’ont suivie à Bruxelles. La crise du Covid n’a fait que renforcer ce penchant. «C’est vraiment une faiblesse, parce qu’en cas de coup dur, les gens ne montent pas au créneau», souligne un diplomate. «C’est une Commission très présidentielle et même pire que présidentielle. Quand le radar politique, ce sont deux antennes allemandes, il y a un vrai problème», s’inquiète un autre.

Alors que la pandémie semble désormais sous contrôle grâce aux vaccins, certains veulent croire que la présidente réfléchit à un nouveau dispositif. Elle serait, dit-on, à la recherche d’«un nouveau modus operandi». Le vice-président exécutif Frans Timmermans n’était-il pas à ses côtés le 14 juillet, lors de la présentation en salle de presse du paquet «fit for 55» destiné à montrer comment amener l’UE à réduire de 55 % ses émissions de carbone à l’horizon 2030 par rapport au niveau de 1990?

VDL n’a tout simplement pas le choix. Alors que son mentor, la chancelière Angela Merkel, va bientôt quitter la scène et que l’issue de l’élection présidentielle française est incertaine, elle est contrainte d’ouvrir le jeu. Plus encore, si elle souhaite, comme cela se murmure à Bruxelles, faire un second mandat à la tête de la Commission.

Lien vers l’article du Figaro