Emmanuel Faber, la voie libre

L’ancien PDG de Danone, éjecté avec pertes et fracas, s’attaque désormais au greenwashing et continue à regarder la vie comme une montagne spirituelle à escalader.

par Anne-Sophie Lechevallier

publié le 11 avril 2022 à 19h00

Emmanuel Faber aura passé moins d’un an à «laisser le sol travailler». Sa «jachère» aura été plus rapide qu’il ne l’avait anticipé. Voici l’ancien PDG de Danone, 58 ans, redevenu patron. Du conseil international des normes extrafinancières cette fois, dont la création par la fondation IFRS a été l’une des rares avancées à la COP de Glasgow, en novembre. Derrière un rideau d’acronymes, se cache un objet qui, si les paramètres retenus sont pertinents, signerait la fin du greenwashing. Charge à ce conseil d’inventer et surtout de faire accepter un alphabet et une grammaire à même de créer un autre langage que celui du dollar et de l’euro. «La finance n’a aucun outil pour mesurer tout cela, ce qui autorise ceux qui préfèrent l’affichage à le faire. Demain, on regardera les scénarios de transition et de décarbonation», explique Emmanuel Faber.

L’affrontement, contre des firmes qui batailleront pour ne pas voir leurs résultats dégradés par leur inconscience environnementale, sera rude. «Il va au cœur de la machine capitaliste, se coltiner avec des zozos d’un côté et des collabos de l’autre», pense Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC et président du comité de mission de Danone. Emmanuel Faber se retrouve dans deux positions qu’il apprécie, celle du défricheur et celle de l’infiltré. Pour la première, ce grimpeur, qui vient de publier Ouvrir une voie chez Guérin, l’éditeur des alpinistes – raison pour laquelle on le rencontre dans un café de la gare du Nord – dresse un parallèle avec l’escalade (un parmi une longue série) : «Une manière de baliser la voie, de permettre à d’autres de pouvoir l’emprunter massivement.» Quant à la deuxième, il l’avait déjà choisie à la fin des années 80, à la sortie de HEC, quand il a opté pour la finance, passant par la Barings, monument historique parmi les banques anglaises, qu’il quittera deux ans avant sa faillite. «Je sentais que la finance était en train de changer le monde et je voulais l’infiltrer plutôt que la rejeter», dit-il. Trente ans plus tard, il constate «les dysfonctionnements de ce bien commun dont les financiers ont réussi à faire un ennemi». Un bien commun, la finance ? «Avoir la capacité de recycler les ressources de l’épargne pour les remettre à disposition là où il y en a besoin, c’est un bien commun, à condition que la finance serve l’économie et que l’économie serve le vivant.»

Ces années, celles des bourses triomphantes, de tous les excès financiers et extra-financiers, ont aussi façonné le rapport à l’argent de ce fils d’un ingénieur et d’une professeure de géographie. «Quand on a conscience du fait que l’on a accès à plus que ce dont on a besoin, la question c’est : que fait-on du reste ? Le met-on dans le sac à dos ? Le fait-on porter par des sherpas ? Le laisse-t-on là où il est parce qu’il peut servir à d’autres ?» Lui qui fut payé 2,8 millions d’euros par an a répondu en partie en 2019 en renonçant à sa retraite chapeau, soit à environ 25 millions d’euros : «Ce jour-là, je me suis libéré.»

Sur ses nouvelles fonctions, sur la montagne, ce «lieu de renouvellement de [son] engagement, de [sa] capacité à ne pas confondre les compromis et les compromissions», cet homme marié et père de trois enfants est plus disert que sur son limogeage après vingt-quatre ans chez Danone. Ce «petit incident de l’histoire» selon lui, a pourtant provoqué une déflagration dans le CAC 40. Il avait beau être convaincu de la possibilité d’un capitalisme humaniste, son sort a été réglé d’une phrase : le conseil a «mis fin» avec «effet immédiat» à ses fonctions. Sans aucune des enluminures habituelles. Aussitôt le cours de bourse s’est apprécié de 4 % et les analystes ont applaudi ce départ qui «devrait réduire la décote du management et ouvrir la voie à une approche plus constructive». Quelques semaines plus tôt, rappelle pourtant Mohameth Seye, un délégué CGT de Danone, Emmanuel Faber, pour qui «le social n’est pas qu’un discours», avait «donné quelque chose aux marchés» en annonçant le «local first». La litote et l’anglais n’y changent rien : 1 850 postes supprimés dans le monde. Dans son livre, l’ancien PDG écrit s’être retrouvé «pas fier», «au pied du crux, ce passage obligé sur une voie». Des mois que les fonds activistes lui reprochaient les performances de l’entreprise, des mois que l’ambiance au conseil se dégradait.

A-t-il été sorti parce que Danone est la première, et toujours la seule, société à mission du CAC 40 ? Alain Minc : «Il est incohérent. Il a menti, je le lui ai dit d’ailleurs. Une entreprise peut avoir un autre objectif que le profit, mais elle ne peut pas dire aux marchés qu’elle fera quand même le même profit. Ce n’est pas possible.» Pascal Lamy avance une autre lecture : «Cette affaire est du Shakespeare, pas du Karl Marx.»

Ce n’est pas la première fois qu’Emmanuel Faber sort du cadre. Un jour de juin 2016, il tient un discours à la cérémonie de remise des diplômes de HEC. Neuf minutes où s’entremêlent l’intime, avec le récit de la schizophrénie de son frère Dominique, mort cinq ans plus tôt, et des recommandations pour que les étudiants améliorent les choses de leurs propres mains, sans compter sur la main du marché, évoquée par Adam Smith, forcément invisible puisqu’elle n’existe pas. Il leur a dit ce qu’il aurait aimé entendre à l’époque. Presque six ans plus tard, la captation a été vue des centaines de milliers de fois, des inconnus lui en parlent encore dans la rue.

On l’a étiqueté moine-soldat, la «foi en étendard». Il lève les yeux au ciel. Il n’a «aucune évidence» sur l’existence de Dieu, plutôt «une grande curiosité» : «La question du sens de la vie s’est posée très tôt. J’ai eu le sentiment de toucher à des éléments beaucoup plus grands que moi quand j’étais gamin, en montagne, dans le désert, devant les étoiles.» Il insiste aussi sur le «dialogue interreligieux» et déplore qu’en France «on ait mésinterprété ce qu’est la laïcité, qui n’est pas la négation du religieux, mais la liberté de la croyance de chacun et le respect de cette liberté».

Le monde politique l’a sollicité, il a décliné. Jamais encarté, il vote et garde son bulletin secret. «Mon prisme, c’est une voie qui emmène l’économie dans un terrain de contribution à l’intérêt général, au bien commun, dans une dimension politique mais qui n’est pas une voie politique.» «C’est quelqu’un qui ne triche pas, assure Charlie Buffet, ancien de Libé, qui a co-écrit son livre après une longue discussion dans un refuge de Queyras. C’est le même que j’ai vu là-haut, heureux d’être là dans ce monde, avec une colonne vertébrale très forte. Il a cité une phrase de Kant. Deux choses remplissent le cœur d’une admiration et d’une vénération, le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi”.» Ce ne serait pas une formule toute faite.

22 janvier 1964 Naissance à Grenoble (Isère)

1986 Diplômé de HEC

1997 Entrée chez Danone

2021 Limogeage

2022 Ouvrir une voie (Guérin)

Lien vers l’article Libération