Pascal Lamy : « L’Europe ne sait pas se protéger des crises, toujours venues de l’extérieur »

L’Europe fait sa rentrée sous le signe de l’économie et de la diplomatie, avec le G20 et l’Assemblée générale des Nations unies, sur des chapitres où elle voulait porter une voix et un modèle singulier. Mais les catastrophes climatiques de l’été ont ajouté des préoccupations environnementales à l’agenda. Les élections européennes de juin 2024 seront également un enjeu de taille pour les 27. Nous recevons Pascal Lamy, un Européen convaincu qui a porté plusieurs casquettes tout au long de sa carrière : commissaire européen au Commerce, directeur général de l’OMC, et aujourd’hui coordinateur des Instituts Jacques Delors. Il pose son diagnostic sur l’état de santé de l’Union.

Selon Pascal Lamy, à court terme, la situation économique mondiale « n’est pas bonne », avec l’inflation, causée par la crise du Covid-19, que l’on règle par une hausse des taux d’intérêt qui touche durement les pays les moins riches. En plus de cela, « s’ajoute des tensions géopolitiques : cette guerre terrible en Ukraine, la rivalité sino-américaine, et même des rivalités intra-camps, comme on va le voir dans les années qui viennent », analyse-t-il.

Pascal Lamy, fervent défenseur de l’Union européenne, se pose même la question de sa pertinence. « À chaque fois, jusqu’à présent, l’Union européenne est sortie renforcée » des crises qui l’ont touchée – et qui sont toutes venues de l’extérieur (les subprimes des États-Unis, le Covid-19 de Chine, la guerre en Ukraine de Russie), « ce qui dit quelque chose sur le fait que nous ne sommes pas assez bons dans la protection des intérêts des Européens ». Il craint « que cette agression russe en Ukraine soit une épreuve redoutable pour l’Union européenne en tant que projet politique » et se demande : « Est-ce que l’Union européenne sortira vivante de cette épreuve ? ». Il n’y a aucun doute pour lui que l’OTAN en sorte renforcée, « dans la mesure où cette guerre se décidera par le sort des armes. (…) Et l’OTAN, c’est quand même d’abord les Américains ». La perspective d’une potentielle victoire de Donald Trump aux élections américaines de 2024, qui se fait de plus en plus prégnante, l’inquiète.

L’ancien directeur général de l’OMC est partisan d’une taxation de la richesse personnelle à l’échelle internationale, à l’instar des 300 millionnaires, économistes et représentants politiques qui ont adressé une lettre ouverte au G20. « J’en avais déjà proposé une de 1 % dans un projet social-démocrate mondial », explique-t-il. Il estime que cette taxe ne suffira pas à « régler tous les problèmes du monde – l’aide au développement, la lutte contre le changement climatique », mais qu’elle est importante « pour des raisons de principe ».

L’Union européenne a adopté de nouvelles règles sur les marchés numériques, visant à lutter contre les pratiques anticoncurrentielles des grandes entreprises du numérique, telles qu’AlphabetAmazonAppleMeta et Microsoft. Ces règles, qui s’appliqueront également au géant chinois TikTok, devraient favoriser l’émergence de start-ups européennes. Pascal Lamy rappelle que l’UE avait déjà mis en place de telles règles dans le passé quand il dirigeait la politique de concurrence. « Maintenant, c’est une loi, et non du cas par cas. Je pense que l’Europe est identifiée comme leader en matière de contrôle des systèmes numériques. C’est ce qu’on appelle leffet Bruxelles. »

En juillet dernier, la commissaire européenne à la Concurrence Margrethe Vestager a dû renoncer à la nomination d’une Américaine à ses côtés, à la demande de la France. De l’aveu de son prédécesseur à ce poste : « Je ne l’aurais pas fait ! Sur le plan politique, c’est quand même un peu gonflé, reconnaissons-le, de prendre quelqu’un de nationalité américaine pour aider les Européens. (…) Il faut avoir des œillères pour ne pas voir qu’une décision pareille va créer du remous ».

En 2023, le nombre de demandes d’asile en Europe est en très forte progression. Il pourrait atteindre un million d’ici la fin de l’année. Pascal Lamy rappelle que s’il y a des demandeurs d’asile, « c’est parce que chez eux, ils ne peuvent pas, dans un certain nombre de cas, survivre pour des raisons, dont beaucoup sont des raisons politiques. Plus ce monde va mal, plus ce type de demande va se développer. (…) L’Europe reste un espoir et un havre pour des gens qui sont persécutés dans leur pays. Et c’est une valeur européenne intrinsèque, spécifique à l’Europe, qu’on doit absolument maintenir », affirme-t-il. Cette question de la politique migratoire de l’Union européenne sera « sans doute » au cœur de la campagne des élections européennes qui se tiendront du 6 au 9 juin 2024, car « évidemment, les partis de droite et d’extrême droite vont essayer d’imposer ça, comme si, d’ailleurs, l’Europe n’avait pas besoin économiquement pour son futur, de populations immigrées, compte tenu de son propre déclin démographique », estime-t-il. 

Selon les analyses de l’Institut Jacques Delors, dont Pascal Lamy est le coordinateur, « ces élections vont probablement recomposer des forces politiques au Parlement européen davantage vers la droite ». Cependant, Pascal Lamy nuance cette analyse en soulignant que le taux de participation des électeurs jouera un rôle important. « La meilleure preuve, en 2019, aux dernières élections européennes, il y a eu une augmentation du taux de participation à cause de la participation des jeunes. Et c’est parce que les jeunes ont voté pour les Verts que le Pacte Vert a été le produit de ces élections européennes ». 

Pascal Lamy, qui préside également la Commission mondiale sur la réduction des risques climatiques liés au dépassement, estime que « les chances de rester sous le seuil de 1,5 °C » sont de plus en plus minces, « parce qu’on ne va pas assez vite ». Mais il ne se résigne pas pour autant. « Nous allons faire des propositions, dont certaines sont assez nouvelles, pour accélérer la réduction des émissions, et notamment en se prononçant sur le problème Nord-sud, parce qu’on ne peut pas demander à des pays pauvres de se comporter de la même manière que nous en matière d’émissions ! »

Émission préparée par Sophie Samaille, Perrine Desplats et Isabelle Romero

Lien vers la vidéo sur le site de France 24