« Jacques Delors, c’était une méthode »

ENTRETIEN. À l’occasion de l’hommage national rendu à Jacques Delors ce vendredi, Pascal Lamy, qui fut son directeur de cabinet à la Commission européenne, raconte l’homme qui a relancé l’Europe.

Propos recueillis par Emmanuel Berretta

Aux Invalides, le président Macron présidera un hommage national à Jacques Delors vendredi 5 janvier à partir de 11 heures. L’homme qui a incarné l’âge d’or de la Commission européenne s’est éteint à 98 ans le 27 décembre. Son plus proche collaborateur de l’époque, Pascal Lamy, qui préside les trois instituts Jacques-Delors (Paris, Berlin, Bruxelles), nous raconte les années les plus brillantes de l’Europe. Celles qui ont vu l’ouverture des frontières, le lancement d’Erasmus, les fonds de cohésion, la chute du Mur et les premiers jalons de ce qui allait être l’euro.
Pascal Lamy, qui, par la suite, a été commissaire européen, puis patron de l’OMC, est resté toute sa vie très proche de l’ancien ministre de l’Économie et des Finances de François Mitterrand. « On se voyait une fois par mois pour faire le point sur l’Europe, le monde, la politique et les instituts Jacques-Delors, nous confie-t-il. La dernière fois, je l’ai vu en décembre, avant la COP de Dubai. Ça n’avait pas vocation à être une dernière fois pourtant… »

Le Point : Si vous deviez retenir un moment précis de votre collaboration avec Jacques Delors, lequel serait le plus représentatif ?

Pascal Lamy : Je pense à deux moments. Le premier, c’est la planification de l’atterrissage à Bruxelles pendant l’été 1984, avant qu’il ne prenne la présidence de la Commission. Six mois de travail à tout préparer. Six mois extraordinaires. Jacques Delors était libéré ; un nouveau champ s’ouvrait, avec un grand angle auquel il avait, au fond, toujours aspiré. L’Europe est venue très tôt dans ses gènes, d’abord au moment de la guerre et ensuite dans tous les mouvements auxquels il avait participé, dont La Vie nouvelle, le club Échange et Projets, le club Jean Moulin… Sans compter sa carrière syndicale, où il avait forgé ses réseaux.

Où étiez-vous pendant ces six mois de préparation ?

Entre Paris et Bruxelles. Nous allions à Bruxelles régulièrement. On logeait à l’hôtel Amigo. La Commission avait été un peu pingre dans ses frais de mission, si bien qu’on avait une chambre pour deux. Ça permet de discuter [il sourit]. Ce fut un moment constructeur, séminal. À Paris, on avait une petite équipe. Le Quai d’Orsay disposait de quelques bureaux rue de Presbourg, autour de l’Étoile. Il y avait Jérôme Vignon, Jean-Michel Baer et quelques autres. On a fait la tournée des capitales. Les Dix, plus les deux candidats, l’Espagne et le Portugal. Jacques Delors avait une liste d’options en s’adressant aux membres du Conseil européen : « Alors, la relance de l’Europe, c’est quoi, pour vous ? La défense, la culture, la monnaie, l’économie, le social ? Qu’est-ce que vous prenez là-dedans ? » S’ensuivait un dialogue incroyablement libre et fructueux.

Diriez-vous que dans ces six mois de préparation sont contenus quasiment dix ans de mandat ?

Sinon dix ans de mandat, en tout cas la méthode. D’abord, le diagnostic : en 1985, après le Conseil européen de Fontainebleau réussi par Mitterrand, l’épineux problème du chèque britannique était derrière nous. Quelque chose de possible s’ouvrait. Son point central était : on va relancer l’Europe ! Mais Jacques Delors n’avait pas l’intention de décider seul, en Chambre, de ce qu’il fallait faire. Il fallait en discuter avec les chefs. Et c’est ainsi que nous avons fait le tour des capitales. On discute avec chacun d’un certain nombre de scénarios, d’options. On les formalise. Et après, on essaie de fabriquer quelque chose où il y ait suffisamment de consensus pour se lancer, mais suffisamment de mou pour pouvoir aller plus loin que ce qu’ils veulent bien concéder. C’est ça, la méthode Delors. On parle aussi au patronat et aux syndicats.

Et vous commencez par le marché intérieur…

Ce n’était pas forcément la seule option, mais il s’est dit : c’est le sujet sur lequel ils sont tous d’accord, donc ça va être le moteur. Et derrière ça, on va mettre autre chose. Pour faire le marché intérieur, il va falloir faire des réformes institutionnelles. Pour lancer ce marché intérieur, il fallait la disparition des frontières, qu’il a aussitôt annoncée pour 1992, en grande pompe, devant le Parlement européen. Donc, le triangle Ricardo-Schumpeterien-Bevridgien, l’ouverture des marchés, le dialogue social, la redistribution des richesses régionales, donc une économie sociale de marché, au confluent de la social-démocratie et de la démocratie chrétienne.

L’environnement est arrivé plus tard. Pourquoi ?

Il y a eu deux chocs : d’abord l’accident nucléaire de Tchernobyl en 1986, qui l’a marqué. Ensuite, le sommet de Rio de 1992. Nous avions une collaboratrice, Geneviève Pons, qui était très engagée et qui avait convaincu Delors de participer au sommet de Rio. Il en est revenu, disons, par son chemin de Damas écolo, loin de ses origines corréziennes.

Il n’était jamais à l’aise quand on allait aux États-Unis. La préparation, c’était terrible ! Il fallait tout regarder, tout revoir, imaginer toutes les hypothèses. Il avait toujours peur que les Américains ne prennent pas l’intégration européenne au sérieux.

Quel est le deuxième grand moment que vous avez vécu à ses côtés à la Commission ?

C’est la réunification allemande. Quand c’est arrivé soudainement, Helmut Kohl était un peu paumé.

Il n’avait pas vu venir l’effondrement de la RDA ?

À Bruxelles, la tradition voulait qu’à chaque texte on ajoute une « note de bas de page » stipulant qu’un jour ce texte aurait vocation à s’appliquer à l’Allemagne réunifiée, mais c’était devenu un rituel auquel on ne prêtait plus attention. Quand la RDA s’effondre, Jacques Delors et Helmut Kohl ont d’ailleurs une discussion assez difficile. Jacques Delors le met en garde : « Attention, ça va coûter très cher, ça va être un sacré choc économique. Ça va faire monter les taux d’intérêt et, pour absorber cela, il faut un fonds spécial pour financer la réunification allemande. » Kohl a pris le temps de la réflexion et il lui a répondu : « Non, je ne veux pas, parce que je ne veux pas être demandeur tant que les négociations de réunification avec les Russes, les Anglais, les Français et les Américains ne sont pas terminées. Je ne veux pas être demandeur parce que, sinon, on va négocier ça contre autre chose et je serai sous pression de lâcher des choses que je ne veux pas lâcher. »

Jacques Delors aimait dire que l’Europe, c’est « la survie ou le déclin ». Finalement, ça n’a pas changé depuis son époque…

Non, même si à l’époque, je trouvais ça trop pessimiste. Ça venait de son expérience de la guerre, qui est de retour aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est vraiment le sujet : est-ce que l’épreuve ukrainienne – et maintenant au Moyen Orient – va renforcer ou affaiblir l’Europe ? Et là, les dés roulent… Dans les dernières conversations que j’ai eues avec lui, il en parlait avec inquiétude.

Il était beaucoup moins atlantiste qu’Ursula von der Leyen. À quoi tenait sa tiédeur vis-à-vis des Américains ?

Dans le spectre politique européen, il était de gauche et français, et elle est de droite et allemande. Rien qu’avec ça, on explique une bonne partie de leur différence sur ce sujet. Cela dit, pour avoir assisté à tous les entretiens qu’il a eus avec tous les présidents américains pendant dix ans, il les préparait comme des conseils européens. Il n’était jamais à l’aise quand on allait aux États-Unis. La préparation, c’était terrible ! Il fallait tout regarder, tout revoir, imaginer toutes les hypothèses. Il avait toujours peur que les Américains ne prennent pas l’intégration européenne au sérieux.

Les Américains étaient, certes, favorables à l’intégration européenne pour leurs intérêts, mais quid des nôtres ? Or, la défense européenne était bloquée à la fois par les Européens et par les Américains comme aujourd’hui. Jacques Delors avait bien compris qu’il n’y aurait jamais d’Europe souveraine s’il n’y avait pas une politique de sécurité autonome. C’est avec George Bush père, quand celui-ci était vice-président, qu’il avait les discussions les plus ouvertes sur la question.

Et avec Reagan ?

Avec Reagan, on discutait toujours des sujets de contentieux, dont la politique agricole commune. Delors lui disait : « Ronald, chez vous, les exploitations agricoles, elles sont gigantesques. Chez nous, la moyenne, c’est 20 hectares. » Alors, Reagan s’exclamait : « 20 hectares ! Vous me racontez des blagues, c’est la taille de ma pelouse, ça ! » [Il rit.]

Dans la politique de sécurité et de défense, il y a deux clés : la clé américaine et la clé européenne, qui est d’ordre anthropologique. C’est une affaire de partager les cauchemars. Et ça ne se décrète pas. C’est pour cela que lui comme moi, on n’a jamais pensé que la solution miracle, c’était de passer à la majorité qualifiée en matière de politique étrangère. Il savait que ça prendrait du temps. Quand il regardait les sondages et qu’il voyait que les gens étaient en faveur d’une armée européenne, il disait : « Mais qu’est-ce que ça veut dire ? On ne fusionne pas les armées comme on unifie un marché ou une monnaie. »

Jacques Delors pouvait compter sur deux grands Européens, Mitterrand et Kohl. Aujourd’hui, Ursula von der Leyen peut-elle compter sur un tandem Macron-Scholz aussi fort ?

Les temps sont très différents. Le monde a changé, l’Europe a changé. Tout le monde est d’accord sur le fait que le couple franco-allemand est incontournable. Mais il est plus aléatoire qu’avant. Parce que les situations politiques domestiques ne sont pas les mêmes, les cycles politiques ne sont pas les mêmes. L’Allemagne est dans une situation difficile. Mitterrand et Kohl étaient des hommes de l’après-guerre. S’il est vrai qu’Emmanuel Macron est tombé dedans quand il était petit comme Astérix dans la potion magique, Olaf Scholz est différent. C’est un homme du Nord, qui a un côté à la fois hanséatique et mondial, ce que ne sont pas forcément les Bavarois ou les Rhénans.

En plus, il y a des problèmes de tempérament. Si le couple franco-allemand consiste à certains moments à se faire confiance pour dénouer quelque chose qui, ensuite, dénoue autre chose au niveau européen, il y a forcément un coefficient personnel. On ne fait pas confiance, quitte à désavouer ses collaborateurs dans les grandes occasions, sans avoir vraiment éprouvé l’autre. Et ça prend du temps. Et c’est compliqué.

Le projet d’une Europe à 35 ou 36 États membres ne peut pas fonctionner comme du temps de Jacques Delors, où vous étiez 12 ou 15. Comment réorganiser les pouvoirs et les compétences dans un si vaste ensemble ?

Non, il faut passer à la majorité qualifiée sur un tas de sujets, à commencer par la fiscalité. Tout sauf la guerre. Dans le spectre de la politique étrangère et de sécurité, la question de la guerre est, hélas, redevenue majeure. À côté de cela, il faut étendre la méthode communautaire là où elle a été limitée par les traités de Maastricht et de Nice. Soyons pragmatiques ; c’est quand même la méthode communautaire où la Commission propose qui marche le mieux, non ?

Beaucoup de secteurs sont-ils encore en régime intergouvernemental ?

Il y a les clusters de Maastricht : la justice, l’intérieur, la police, la sécurité… On n’est pas dans la méthode communautaire. Faut-il aussi donner l’initiative législative au Parlement européen ? Dans ce cas, il faut accepter de basculer plus clairement vers un système où il y a, d’un côté, le Sénat des États membres et, de l’autre, la Chambre des peuples et un quasi-gouvernement qui s’appelle la Commission.

Qu’est-ce qu’un quasi-gouvernement ? Est-ce qu’on prend modèle sur le Conseil fédéral de la Suisse, où toutes les forces politiques sont à peu près représentées ? Sauf qu’en Suisse, ils sont sept conseillers fédéraux ; la Commission compte déjà 27 commissaires. C’est beaucoup trop ! Ça peut d’ailleurs s’arranger sans changer les traités, qui autorisent qu’on n’ait plus un commissaire par État membre.

Il faudrait aussi remédier à la séparation baroque entre le service des relations extérieures de l’UE et ceux de la Commission. Une diplomatie européenne, c’est utiliser l’Europe là où elle a un leadership mondial, là où elle a une capacité, là où elle a une crédibilité pour influencer les affaires du monde. Et donc, la diplomatie européenne devrait prioriser, par exemple, l’environnement et le digital.

Il y a aussi bien d’autres transformations à opérer, si l’on veut bien considérer que nous sommes en train de construire une nouvelle sorte d’espace politique, un supplément d’appartenance qui doit s’articuler avec d’autres appartenances traditionnelles, une gageure anthropologique dont les dirigeants politiques, les intellectuels et les citoyens n’ont pas encore pris la mesure.

Lien vers l’interview sur le site du Point