« L’Europe a besoin d’une nouvelle stratégie commune de sécurité énergétique »

Dans une tribune au « Monde », Camille Defard, Pascal Lamy et Enrico Letta, tous trois membres de l’Institut Jacques Delors, plaident pour une Union européenne de l’énergie 2.0, bas carbone, compétitive et résiliente, à même de faire face aux défis de la transition écologique.

L’Union européenne (UE) entre dans une nouvelle ère d’approvisionnement en énergie plus propre et mieux utilisée. Or nos politiques ont été conçues dans un contexte fondé sur des énergies fossiles relativement bon marché et abondantes. En amont des élections européennes, le rapport de l’Institut Jacques Delors pour une Union de l’énergie 2.0 appelle à l’adoption de nouveaux outils de solidarité et de coopération européenne pour faire face aux défis actuels.

En 2021-2022, l’instrumentalisation des livraisons de gaz par la Russie, sur fond de dépendance excessive de l’UE, a engendré une grave crise des prix de l’énergie et de coûteuses mesures d’urgence. Au plus fort de la crise, les prix de l’électricité payés par les industriels européens étaient deux fois plus élevés qu’en Chine ou aux Etats-Unis. La faible coordination des réponses à la crise énergétique a augmenté le risque de fragmentation du marché intérieur. Enfin, la domination écrasante de la Chine sur les chaînes de valeur mondiales pour les technologies propres pose la question de la sécurité énergétique de l’UE à l’heure de la transition climatique.

Face aux crises, la politique énergie-climat de l’UE a fait des progrès notables. En témoigne l’adoption d’un plan de relance européen exceptionnel post-Covid de près de 800 milliards d’euros, qui comble en partie le déficit d’investissement public vert. Un nouveau cadre réglementaire pour 2030 rehausse les objectifs de déploiement des renouvelables et de baisse de la demande, et introduit un Fonds social pour le climat pour soutenir la transition des plus vulnérables. A la suite de l’invasion russe en Ukraine, les Européens se sont accordés pour une sortie accélérée des énergies fossiles russes.

Question de gouvernance

« Face à une crise, il faut le pompier mais aussi l’architecte », aimait à dire Jacques Delors,qui appelait dès 2010 à renforcer la politique énergétique commune de l’Europe. Or les instruments européens sont encore trop temporaires, trop nationaux, insuffisamment contraignants et ne soutiennent pas de façon adéquate la réalisation des objectifs de l’UE. Cette dernière doit sortir d’une posture réactive et se donner les moyens d’anticiper et d’amortir les prochaines crises.

Pour cela, il est nécessaire de renforcer les financements communs, par exemple au travers d’un fonds de souveraineté européen qui contribuerait à soutenir l’émergence d’une économie bas carbone et résiliente.Les financements du plan de relance européens s’arrêtent en 2026. Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne, a récemment évoqué la nécessité d’un nouvel emprunt européen pour financer la transition. L’UE doit également préserver sa compétitivité et augmenter sa résilience en matière de technologies propres, dans un contexte de forte concurrence internationale. Le manque de volonté politique qui résulte des discussions du Conseil européen des 14 et 15 décembre 2023 est à cet égard inquiétant. Cours en ligne, cours du soir, ateliers : développez vos compétences Découvrir

Ces financements communs doivent être bien dépensés. C’est donc tout autant une question de gouvernance qui se pose. L’UE a besoin d’une nouvelle stratégie commune de sécurité énergétique qui traite à la fois l’offre et la demande : l’industrie verte, les infrastructures propres (réseaux électriques) et la baisse de la demande (rénovation énergétique, sobriété). Cette stratégie devrait être élaborée au sein d’une structure de gouvernance renouvelée, plus agile, plus collaborative. Il s’agit de permettre à de nouvelles formes de collaboration public-privé, scientifiques et société civile d’émerger afin de définir et de mettre en œuvre des projets de qualité.

Poursuite du Green Deal

A cet égard, la création de plates-formes d’échange permanentes pour les parties prenantes (municipalités, entreprises, financeurs, société civile) au niveau national pourrait permettre une meilleure implication des acteurs de terrain pour discuter des enjeux et des besoins relatifs à la mise en œuvre des nouvelles lois énergie-climat européennes. Cette structure de gouvernance impliquerait d’améliorer l’accès aux données relatives à l’énergie, pour soutenir un débat informé et factuel. Une nouvelle agence européenne de l’énergie pourrait remplir ce rôle.

Enfin, renforcer les processus de démocratie participative de l’UE pourrait permettre de faire émerger de nouvelles mesures pour le climat ou de renforcer celles existantes. La mise en place d’une assemblée citoyenne pour le climat au niveau européen pourrait utilement contribuer aux débats à venir sur les outils nécessaires à la poursuite du Green Deal européen.

Plus de financements communs, une gouvernance européenne plus agile, collaborative et ouverte, et des outils démocratiques renforcés pourraient ouvrir la voie à une Union de l’énergie 2.0. Ce devrait être l’un des objectifs stratégiques des institutions européennes à la suite des prochaines élections en juin afin de soutenir la mise en œuvre du Green Deal européen tout en préservant la sécurité énergétique, la compétitivité et la cohésion sociale de l’Europe.

Camille Defard, cheffe du Centre énergie de l’Institut Jacques Delors ; Pascal Lamy, coordinateur des Instituts Jacques Delors (Paris, Berlin, Bruxelles) ; Enrico Letta, président de l’Institut Jacques Delors Paris.

Pascal Lamy(Institut Jacques Delors), Camille Defard(Institut Jacques Delors) et Enrico Letta(ex-président du conseil italien)