Théorie de la baguette bien cuite

Michel Barnier: éléments de doctrine

Après un été aux contours italiens—entre «gouvernements balnéaires», «candidats brûlés», «peones» et «franc-tireurs»—depuis jeudi la France a un nouveau premier ministre.

Devenu député pour la première fois en avril 1978, soit quatre mois après la naissance du président de la République Emmanuel Macron, Michel Barnier est une figure bien connue, presque familière tant son profil est ancré dans l’histoire du gaullisme, des institutions françaises et européennes depuis plusieurs décennies. 

Toutefois, comme l’écrivait un philosophe allemand:

Ce qui est bien connu en général, justement parce qu’il est bien connu, n’est pas connu.

Quelle est sa vision de la France et de l’Europe? Comment comprend-il la crise que traverse la République française? Comment compte-t-il naviguer dans nos années Vingt?

Pour le comprendre—et avant de connaître la composition de son gouvernement et sa stratégie pour articuler «la contrainte externe avec un difficile compromis interne»—nous vous proposons de partir ce matin d’un texte particulièrement intéressant.

Il s’agit de la transcription éditée d’une conversation prémonitoire que nous avions organisée il y a quelques mois dans les Alpes—qui peut être vue et lue ici—entre le nouveau premier ministre français, Michel Barnier, Romano Prodi, Pascal Lamy et deux autres précieuses signatures de la revue, l’écrivaine et philosophe albanaise Lea Ypi et la juriste finlandaise Anu Bradford.

En réunissant ces cinq figures très différentes, nous voulions dégager une série de perspectives sur les blocages de l’Union, en cherchant des recettes pour la débloquer. La vision géopolitique de Michel Barnier y apparaît clairement—avec une continuité affichée vis-à-vis d’une recherche stratégique d’autonomie:

Ce que je remarque, en lien avec la situation très grave à l’est de l’Ukraine, c’est que ce conflit, cette agression russe contre l’Ukraine, a clairement mis en évidence nos dépendances. Il souligne la nécessité de les réduire pour gagner en indépendance ou en autonomie: que ce soit sur le plan alimentaire, avec deux des plus grands producteurs de céréales en guerre, sur le plan énergétique (où nous avons commencé à tirer les bonnes leçons), ou en matière de sécurité, nos dépendances sont manifestes.

C’est de cette analyse du front ukrainien que se forgent des éléments de doctrine:

Dans les circonstances actuelles, il est essentiel que nous restions solidaires des Ukrainiens. Ils se battent, et beaucoup d’entre eux perdent la vie pour préserver leur autonomie, leur souveraineté, leur intégrité territoriale, et également nos valeurs. Nous devons donc maintenir cette solidarité. Cependant, si la situation empire pour eux, jusqu’où pourrons-nous maintenir cette solidarité? Je n’ai pas de réponse à cette question.

Ce dont je suis sûr, c’est qu’une fois que ce conflit sera résolu—les Ukrainiens décideront du moment—nous devrons nous réunir pour construire une nouvelle architecture de la sécurité en Europe. Il s’agira de créer un conseil de sécurité, d’offrir des garanties aux uns et aux autres. En fin de compte, je pense qu’une discussion sera nécessaire, impliquant non seulement les Européens et les Russes, mais aussi les Américains, les Turcs et les Chinois, pour le moyen terme.

Le Brexit comme paradigme

Construit par rapport à son expérience de négociateur en chef de l’Union pour le Brexit, l’argument de Michel Barnier part d’un diagnostic général:

Le Brexit est derrière nous, mais les enseignements à en tirer tout comme ses raisons profondes persistent.

Selon le nouveau premier ministre, en effet:

Le fonctionnement de l’Union européen actuel n’est plus efficace. Il faut changer notre approche. Je recommande de reconnaître l’intelligence des citoyens, tant au Royaume-Uni que partout ailleurs, même ceux que l’on ne comprend pas forcément. Oui, je suggère d’écouter et de comprendre pourquoi des groupes d’élites nationalistes, souverainistes, nostalgiques, comme ceux de Nigel Farage, soutenus financièrement par certains acteurs de la City, ont pu exploiter une colère sociale bien présente.

Cette colère—provoquée par des motifs identitaires plus que strictement économiques—devient ainsi la coordonnée de base de nos années Vingt.  Michel Barnier en fait le fil rouge de son raisonnement:

Il est crucial de reconnaître l’existence de cette colère. Elle existait avant le Brexit, tout comme le sentiment d’abandon, l’impression qu’il n’y avait plus de futur, le sentiment que l’immigration n’était plus maîtrisée, et la crainte de perdre son identité… Ce sentiment populaire, ce n’est pas du populisme; le populisme est plutôt l’exploitation de ce sentiment populaire. [Il y a une] une leçon que j’ai tirée de la compréhension des motivations derrière le Brexit, particulièrement du vote des électeurs. Nous devons être capables de nous remettre en question. Moins d’arrogance est nécessaire, et cette arrogance à Bruxelles n’est pas exclusivement française. 

C’est ainsi que la construction européenne se trouve traversée par une question profonde, paradoxale: comment pourrait-elle être en mesure de répondre à un sentiment qui semble vouloir avant tout la démanteler? Pour Michel Barnier, «il s’agit de refaire la démonstration de la raison d’être ensemble en Europe»:

Si je devais trouver quelque chose qui ne soit pas simplement une phrase accrocheuse et qui pourrait être la clef d’un programme, ce serait «make proof of Europe again».   Est-ce que tout ce que nous faisons est encore utile? Est-ce que tout ce que nous faisons apporte une valeur ajoutée européenne? Dans certains cas, peut-être n’y a-t-il plus de valeur ajoutée européenne? Devrions-nous envisager de nouvelles politiques européennes dans certains domaines comme la santé et la défense? Comment pouvons-nous être plus efficaces?

À partir de ce constat, une priorité s’impose: lancer une nouvelle initiative européenne, avec une proposition forte:

Entre 2024 et 2027, sur une période de deux ans, pourquoi ne pas envisager une sorte d’European Independent Added Value Review? L’idée serait de lancer cette évaluation de manière décentralisée et indépendante, en s’appuyant sur chaque pays, sur les parlements nationaux, et sur des acteurs indépendants. Il s’agirait d’une révision et d’une réévaluation de nos politiques et de nos compétences.

Le temps qui reste 

La nomination de Michel Barnier a agité le Royaume-Uni, où, malgré la défaite historique du Parti conservateur—et une recherche d’un aggiornamento porté par David Lammy—l’espace public reste encore surdéterminé par le Brexit et ses théories farfelues: l’ancien négociateur en chef faisant systématiquement la une des journaux et des tabloïds, jouant le rôle d’un adversaire farouche…

Si on peut se moquer de l’obsession britannique pour cette séquence qui paraît largement dépassée sur le continent, le retour de Michel Barnier au cœur de la scène politique doit nous interroger sur le sens que nous pouvons donner, huit ans plus tard, au vote du 23 juin 2016 pour la sortie de l’Union.

S’agit-il d’une affaire réglée? Ce n’est pas l’avis du nouveau premier ministre:

Je recommande—c’est peut-être un peu tard pour les élections européennes, mais pas trop tard d’ici 2027, année qui pourrait signer une élection à la présidence de la république de Madame Le Pen—de prendre le temps nécessaire pour en tirer les leçons. Le Brexit représente un échec de l’Union européenne, et il est impératif de comprendre les erreurs que nous avons commises. Nous n’avons pas réussi à éviter le Brexit, et il ne sera pas possible d’éviter d’autres Brexit, ou éventuellement l’élection de Madame Le Pen, en se contentant de dire à quel point ce que nous faisons à Bruxelles est formidable.

Les brexiters promettaient une fantasmagorie: le Royaume-Uni devait devenir un nouveau pays de cocagne. L’échec politique, social et économique britannique est de plus en plus évident: l’effet domino qu’on avait pu anticiper Outre-manche, avec une multiplication de référendums de sortie de l’Union ne s’est jamais réalisé.

Il s’agit d’une des tendances les plus conséquentes et les moins fondamentalement prises en compte de cette étonnante phase politique en Europe: entre 2019 et 2024, dans la plupart des pays européens, le soutien à la sortie de l’Union européenne a presque partout considérablement diminué.

Un paradoxe apparaît: la croissance de forces à la droite du Parti populaire européen s’accompagne de leur paradoxale conversion à l’Union qui s’apparente, par certains côtés, à «la ruse de l’histoire» évoquée par Emmanuel Macron lors de son discours de la Sorbonne

C’est sur ce point que Romano Prodi marque une inflexion:

Contrairement à Michel Barnier, je pense qu’après le Brexit, aucun pays ne sortira de l’Europe et je fais le pari que dans 20 ans, le Royaume-Uni y reviendra. Prenez Viktor Orbán. Il tente tout, littéralement tout, sauf les démarches qui l’obligeraient à sortir de l’Union. Bien sûr c’est un problème. On ne peut pas continuer dans cette situation où on a l’Europe, qui est un bon pain, une bonne baguette, mais qui reste seulement à moitié cuit. Ce pain à moitié cuit, c’est un non sens—il faut tout cuire. Et cela, je pense, est entre les mains des Français.

Dans la Commission présidée par Romano Prodi entre 1999 et 2004, à côté de Michel Barnier se trouvait Pascal Lamy—jusqu’alors tout-puissant directeur de cabinet et, pourrait-on dire avec un mot à la mode aujourd’hui, spin doctor du président Jacques Delors. 

Dans nos échanges alpins, Pascal Lamy avait été le premier à réagir au propos du nouveau premier ministre, en mettant en avant un autre point de divergence.  Ses mots méritent d’être lus aujourd’hui:

Nous avons répondu assez ouvertement et systématiquement chaque fois que les Britanniques exprimaient le besoin de préserver leur identité particulière. Cela n’a pas suffi. Le centre-droit conservateur a cédé au chantage d’une extrême-droite représentée par Nigel Farage. Je vois actuellement des scénarios similaires se développer dans plusieurs pays européens. J’espère que Michel Barnier saura nous préserver de ces situations, en particulier pour ce qui concerne la République française.

Contacté hier pour revenir sur cet échange, Pascal Lamy glose:

Rien à redire, sinon que Michel Barnier est maintenant en position de répondre à ces espérances.