Protectionnisme, économie, marchés financiers, situation de l’Europe… L’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce analyse les conséquences de la mise en place de droits de douane par le président américain.
Que vous inspirent les attaques de Donald Trump contre le libre-échange ?
C’est du jamais-vu en plus d’un siècle. On assiste à une multiplication d’attaques violentes, infondées, incohérentes et très inquiétantes. Et chaque jour ou presque, les motivations données changent, les décisions qui semblent prises sont remises en question…
Mais si les hausses de droits de douane évoquées se généralisent, quel sera l’impact ?
Si Donald Trump devait mettre toutes ses menaces à exécution, la somme de toutes ces décisions serait sans précédent en termes d’impact négatif sur l’économie américaine en particulier et sur l’économie mondiale en général, car la conjoncture mondiale dépend beaucoup de la santé de l’économie américaine, de l’évolution de ses marchés financiers et du dollar.
Mais en même temps la manière forte de Trump fait peur et pourrait être efficace…
Pour l’instant, cela ne fonctionne pas. Il a commencé par menacer et comme cela n’a pas fonctionné, il a imposé des hausses de droits de douane au Canada comme au Mexique. Il a surtout réussi à mettre un bazar considérable et il risque de contribuer à briser des chaînes de valeurs que les Américains ont eux-mêmes mis des décennies à bâtir.
Mais beaucoup d’Américains pensent comme lui, qu’ils sont aujourd’hui devenus les victimes de la mondialisation…
Economiquement, cela ne tient pas la route. Certes, les Etats-Unis accumulent depuis plus de cinquante ans un gigantesque déficit commercial. Un déficit permanent et structurel. Leurs échanges sont, il est vrai, déséquilibrés avec les principaux partenaires que Donald Trump attaque aujourd’hui, le Canada, le Mexique, la Chine et l’Europe qui représentent les deux tiers de leurs importations. Mais ce déficit ne résulte pas d’un problème lié à la faiblesse des droits de douane américains . C’est juste que c’est un pays qui consomme bien plus qu’il ne produit. Et l’avantage incroyable dont bénéficient les Etats-Unis, c’est que, en raison de la force du dollar, la persistance de ce déficit ne leur pose pas véritablement de problème. Eux peuvent vivre à crédit.
Prétendre que les Américains sont exploités et sont les victimes du commerce mondial est économiquement absurde. Croire comme lui que le fait que Chevrolet n’arrive pas à vendre en Europe quand il y a plein de Mercedes sur les routes américaines serait la conséquence d’un déséquilibre en matière de droits de douane est absurde. C’est juste que les Américains apprécient les voitures allemandes qui sont d’ailleurs assemblées aux Etats-Unis aux deux tiers. Pour couronner le tout, les chiffres qu’il donne sont faux. Le déficit commercial euro-américain si on prend en compte les échanges de biens mais aussi de services n’est pas de 300 milliards de dollars mais seulement de 50 milliards… Six fois moins.
Economiquement il a peut-être tort, mais politiquement son électorat, en particulier populaire, est tout de même une victime collatérale de la mondialisation ?
La mondialisation n’est pas un jeu à somme nulle. C’est de l’efficacité et de la pénibilité. La mondialisation est efficace parce qu’elle est pénible et pénible parce qu’elle est efficace. La vérité économique est que la somme des gagnants est supérieure à l’addition des perdants. Mais il faut, de mon point de vue, prendre en charge celles et ceux qui peuvent être les victimes de cette réallocation des facteurs de production. Il faut pour cela des filets de sécurité sociale que de nombreux pays ont développé mais qui sont extrêmement minces aux Etats-Unis. Ils auraient pourtant les moyens financiers d’accompagner ceux qui sont impactés, mais les Etats-Unis sont un pays qui aime les gagnants et qui ne veut pas se préoccuper des perdants. Les démocrates américains auraient pu et dû se préoccuper de cette question et ils ne l’ont pas fait, c’est cela le problème bien plus que la mondialisation elle-même.
La mondialisation a tout de même débouché sur une désindustrialisation problématique aux Etats-Unis ?
La globalisation crée forcément de l’interdépendance car on intègre son économie à l’économie mondiale. On devient forcément moins souverain. Mais à la rigueur si Donald Trump ne s’en prenait qu’à la Chine pour des questions géopolitiques, on pourrait comprendre son raisonnement. Mais pourquoi s’en prendre au Mexique, au Canada et à l’Europe qui sont des partenaires et pas des ennemis des Etats-Unis ? Cela n’a aucun sens. L’Europe n’a pas été construite pour affaiblir l’Amérique ou menacer sa souveraineté.
Il faut espérer que Donald Trump finisse par se heurter au mur de la réalité.
N’oublions pas en plus que toutes les économies occidentales se sont désindustrialisées mais ont développé leur activité dans les services… Vouloir aujourd’hui, au nom de la souveraineté, augmenter massivement les droits de douane sur l’acier ou l’aluminium qui ne sont pas des produits véritablement complexes, c’est se tirer dans le pied. Cela contribuera au mieux à créer quelques centaines d’emplois dans la sidérurgie américaine mais cela en détruira bien plus dans toutes les industries en aval, comme l’automobile, qui payeront plus cher leur acier et leur aluminium.
La situation actuelle est donc très inquiétante ?
On peut espérer que certaines cordes de rappel finiront par avoir un impact. Je suis très surpris par la réaction modérée des marchés financiers qui n’intègrent pas l’hypothèse d’un scénario catastrophe. Ils font comme si le pire allait être évité, ce qui n’est pas assuré. Ils croient à une forme de bluff. On en revient à l’exubérance irrationnelle des marchés. Mais si Wall Street et les marchés financiers finissent par chuter, si l’économie américaine est affectée par l’inflation et la désorganisation, cela sera peut-être de nature à faire changer d’avis Donald Trump. Il faut espérer qu’il finisse par se heurter au mur de la réalité. On vit dans un monde dans lequel la réalité des faits est de plus en plus souvent remise en cause, mais la réalité économique, elle, finira peut-être par le rattraper.
En attendant, comment doit réagir l’Europe ?
Notre force en la matière, c’est qu’en termes de commerce international nous faisons jeu égal avec les Etats-Unis. Cela nous fournit donc une certaine marge de manoeuvre. Nous sommes moins nombreux que les Chinois mais nous sommes plus riches. Nous sommes plus nombreux que les Américains mais nous sommes moins riches. Au total, nous sommes donc un grand marché attractif. Nous pouvons montrer les muscles. Il faut lui démontrer que l’on peut mordre pour essayer d’être dissuasif. C’est plus facile pour nous que pour les Canadiens qui ont proportionnellement beaucoup plus à perdre et qui peuvent plus difficilement faire mal aux exportateurs américains.
Mais quels leviers faut-il actionner ?
Donald Trump est transactionnel. Il veut un deal et pouvoir dire à ses concitoyens qu’il a gagné. Lors de son premier mandat, Jean-Claude Juncker avait bien réagi pour l’Europe. Trump voulait taxer les voitures européennes et d’autres biens. L’Europe s’en est prise aux Harley-Davidson et au jus d’orange… Mais, surtout, nous lui avons proposé de lui acheter bien plus de tourteaux de soja dont nous avions besoin. Aujourd’hui, nous avons par exemple besoin de plus de gaz. Il y a la place pour une négociation dont nous ne sortirions pas forcément perdants si nous montrons les dents. A condition d’avoir notre Colt dans la poche.
Trump peut-il à lui seul casser la mondialisation ?
Les Etats-Unis ne représentent que 15 % des importations mondiales. C’est beaucoup. Mais si les 85 % restants décident de continuer à jouer entre eux le jeu de la globalisation régulée, ce système, même s’il est attaqué, peut perdurer. Les Etats-Unis disposent cependant des moyens de contaminer et de fragiliser la mondialisation. Car pour que les biens, les services circulent, il faut une infrastructure mondiale ouverte. Il faut des voies maritimes, des ports, des bateaux, des câbles sous-marins, des satellites, des échanges bancaires, des transmissions de données… Sur tous ces actifs, les Etats-Unis disposent d’une capacité de nuisance. Ils peuvent endommager la mondialisation.
Trump n’est cependant pas le seul à attaquer la mondialisation. Ne sommes-nous pas à la fin de l’ère de la globalisation ?
La mondialisation n’est pas finie . Les échanges mondiaux continuent de progresser. Ils ne progressent plus dans des proportions équivalentes aux évolutions du PIB mondial mais ils progressent. Idéologiquement, certes, la mondialisation est plus attaquée. Mais les attaques viennent surtout de quelques zones déjà riches dans l’hémisphère Nord. Les attaques sont particulièrement vives dans les pays qui n’ont pas bien géré l’impact négatif que la mondialisation a pu avoir sur certains perdants. Et même si 300 millions à 500 millions de personnes ont aujourd’hui une vision moins positive de la mondialisation, il y a aujourd’hui des milliards de personnes en plus au Sud qui ont vu les effets bénéfiques de la mondialisation sur l’économie de pays pauvres et qui veulent participer à leur tour à la globalisation.
Une vie au service des plus hautes instances
Grand avocat d’une mondialisation qui aura fait bien plus de gagnants que de perdants, Pascal Lamy a exercé de 2005 à 2013 deux mandats consécutifs en tant que directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il avait été précédemment Commissaire européen au commerce (1999-2004), directeur général du Crédit Lyonnais (1994-1999), directeur de cabinet du président de la Commission européenne, Jacques Delors, ainsi que son sherpa au G7 (1985-1994), directeur adjoint du cabinet du Premier ministre (1983-1985) et du ministre de l’Economie et des Finances (1981-1983). Il est aujourd’hui le coordinateur des Instituts Jacques-Delors (Paris, Berlin, Bruxelles), vice-président du Forum de Paris sur la paix et président de la branche Europe du Groupe Brunswick.
David Barroux et Christophe Jakubyszyn