L’ancien commissaire européen en charge du Commerce et président de l’OMC jusqu’en 2013 réagit au « chaos » créé par les premières décisions du président américain Donald Trump.
Peut-on résumer ce qui se passe actuellement entre les Etats-Unis et le reste du monde ?
Pascal Lamy Notre problème actuel est de comprendre la trajectoire économique prise par les Etats-Unis, car elle est difficile à cerner. La seule chose qui pourrait changer cette trajectoire chaotique, ce serait une réaction des marchés financiers, une chute des actions, car Donald Trump a pour le moment un soutien important dans l’opinion américaine, y compris parmi ses partisans récents, venus de l’aile démocrate. Les discours contre l’immigration ou l’administration fonctionnent encore. Trump est habité par une fiction économique, et il ne fait face qu’à un seul obstacle : la réalité économique. C’est face à cette réalité – les patrons qui ne voulaient pas des droits de douane avec le Canada par exemple – qu’il a, pour le moment, reculé.
Dans sa fiction, Trump est un génie, dans la réalité, non. La pire de ses premières décisions, celle qui peut avoir les effets les plus graves à long terme, c’est la suppression de tout l’arsenal juridique anticorruption économique. Ce sont les Etats-Unis qui ont inventé cette lutte contre la corruption, eux qui ont inventé les procureurs anticorruption, dotés de moyens légaux qui n’existaient pas jusque-là. La mafia ne pouvait pas rêver mieux.
Donald Trump est-il en train de remettre en cause l’ouverture des frontières mondiales au commerce ?
Les Etats-Unis tentent de démolir le monde qu’ils ont conçu depuis 1947, parce qu’il est devenu, à leurs yeux, une contrainte pour leur souveraineté. Ils ont bâti un système qu’ils pensaient bons pour eux, car le capitalisme a besoin de règles et de transparence pour fonctionner. C’est pour cela qu’ils ont accepté en 1994, avec la création de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC), la mise en place d’un tribunal international capable d’imposer des sanctions à tous ses membres, s’ils enfreignaient les règles commerciales communes. C’est la seule organisation internationale où les Etats-Unis ont accepté une dose de supranationalité, c’est-à-dire qu’une justice qui n’est pas la leur puisse s’imposer à eux.
En fait, la greffe n’a pas pris. Au fil des ans, le Congrès américain, qui dispose de la compétence constitutionnelle sur les questions commerciales, a de moins en moins apprécié ces décisions venues d’ailleurs. De plus, aux Etats-Unis mêmes, une nouvelle droite isolationniste a émergé dans les années 1990, celle du Tea party, qui a abouti à l’élection d’un homme, Donald Trump, qui pense que les autres pays n’ont qu’un objectif : profiter des Etats-Unis. C’est bien entendu une foutaise : l’économie américaine se porte bien, sa croissance est supérieure à la nôtre, ils sont à la pointe dans toutes les technologies. Du point de vue capitaliste, il n’y a pas mieux.
Alors, certes, la Chine remet en cause leur hégémonie mondiale, mais ce n’est pas encore vrai sur le plan économique, ni, pour l’instant, sur le plan militaire. Je ne peux m’empêcher de penser que si Trump arrive à se mettre d’accord avec Poutine, il pourrait tout aussi bien arriver à un accord avec Xi Jinping, et accepter une domination chinoise sur Taïwan comme il accepte celle de Poutine sur l’Ukraine. Il ne refera pas le coup de Nixon en séparant la Chine et la Russie.
Les dirigeants de l’OMC restent très silencieux face à ce tsunami qui les menace !
A l’OMC pour le moment, c’est effectivement le silence. Ils attendent de voir ce qui va se passer et quelles cartes il faudra jouer. Les Etats-Unis pèsent pour 15 % des échanges mondiaux. Les 85 % restant concernent des pays qui acceptent les règles communes, et peuvent continuer à échanger ensemble. Les Etats-Unis ne sortiront sans doute pas officiellement du cadre juridique qu’est l’OMC. Sans cette organisation, et son accord sur la propriété intellectuelle, tout le monde pourrait copier leurs produits. Donc, je ne crois pas qu’ils en partiront. Simplement, ils n’appliqueront plus ses règles, comme c’est le cas depuis un bon moment déjà, y compris avec des administrations démocrates.
Qui défend encore l’ordre ancien, celui d’un monde ouvert et respectant des règles communes ? La globalisation n’est-elle pas déjà en train de mourir ?
D’abord, la déglobalisation n’existe pas. Il n’y a pas aujourd’hui de recul des échanges commerciaux, mais simplement un ralentissement de leur croissance, et encore, c’est parce qu’on ne sait pas mesurer les échanges numériques, tout ce qui constitue la nouvelle économie. En fait, la globalisation n’est remise en cause que dans peu d’endroits. Le soutien idéologique à l’ouverture des échanges reste considérable, sauf dans les vieilles régions industrielles américaines qui ont souffert du transfert de leurs activités vers la Chine, celles qui ont voté Trump, et en France, qui a toujours eu du mal avec les échanges ouverts.
La globalisation, c’est la version contemporaine du capitalisme de marché. Le problème, c’est le capitalisme dans ses versions socialement les plus brutales. Les pays qui souffrent du commerce ouvert sont ceux qui n’ont pas un système de protection sociale assez solide pour aider les perdants de l’ouverture des échanges, comme les Etats-Unis. Mais quand le système social sait absorber le choc des fermetures d’usines, alors l’opinion accepte un système qui contribue à faire bien davantage de gagnants que de perdants, notamment en procurant plus de pouvoir d’achat.
Mais la France, qui est très critique envers le commerce ouvert, a pourtant, un bon système social !
La France indemnise généreusement le chômage, mais elle ne sait pas bien former ou reconvertir ceux qui ont perdu leur emploi. C’est une question d’éducation et de formation, qui affecte l’ensemble de l’économie française. Et aussi sans doute, une question culturelle, qui remonte à loin. Dans l’agriculture, par exemple, le débat a eu lieu au XIXe siècle, quand le ministre Jules Méline a augmenté des droits de douane pour protéger les paysans français des importations de céréales. Au même moment, la Grande-Bretagne n’a pas eu ce problème et a profité du blé importé moins cher. Pourquoi cette différence ? Parce qu’en France, depuis la Révolution, les lois sur l’héritage imposent de diviser les biens entre tous les héritiers, ce qui a morcelé les campagnes, à l’opposé du modèle anglais. Résultat, les petites exploitations françaises ne pouvaient supporter la concurrence du blé américain alors que, du côté anglais, les pauvres ont bénéficié de la baisse du prix du pain.
Le protectionnisme est dans notre culture. C’est ainsi que la France est la seule, avec la Pologne pour l’instant, à s’opposer à l’accord du Mercosur avec les pays sud-américains, un accord dont on sait qu’il nous sera favorable.
Quelles seront les conséquences des annonces de Trump, si elles finissent par se concrétiser ?
Trump va sans doute provoquer, comme Joe Biden l’avait fait avec son mécanisme de subventions Inflation Reduction Act (IRA), certaines relocalisations industrielles, si c’est la seule façon pour les entreprises d’échapper aux droits de douane. Certains secteurs vont créer des emplois à l’abri des murs tarifaires, mais les nouveaux droits de douane vont majorer les prix de tous les produits, détruire beaucoup d’emplois en raison du renchérissement des composants, et affecter le pouvoir d’achat de tous les Américains. Ces dangers, on les avait déjà vus avec Trump 1. Il avait déjà augmenté les droits de douane sur l’acier importé aux Etats-Unis. Résultat ? Les industries consommatrices d’acier ont trinqué en payant leur acier 25 % plus cher. Ils ont protégé l’acier, mais ils ont perdu dix fois plus d’emplois ailleurs.
Que reste-t-il à l’Europe, si ce monde des frontières ouvertes qui a fait sa force, disparaît ?
Ce qui reste, ce sont nos valeurs, notre attachement à une économie sociale de marché, aux vertus de l’ouverture des échanges et du multilatéralisme, aux droits de l’homme, au respect des minorités, à la diversité culturelle. En trois ans, notre paysage géostratégique s’est clarifié. On n’était pas d’accord sur les menaces et maintenant, nous sommes tous sur la même ligne : la naissance d’une défense et d’une industrie de la défense européennes est devenue possible et indispensable.
BIO EXPRESS
Pascal Lamy, 77 ans, a été le plus proche collaborateur de Jacques Delors : il a été son directeur de cabinet pendant qu’il présidait la Commission européenne, avant de devenir lui-même commissaire européen en charge du Commerce, de 1999 à 2004. Il a ensuite dirigé l’Organisation mondiale du commerce (OMC), jusqu’en 2013.
Propos recueillis par Claude Soula