« Trump agit comme un prédateur » : jusqu’où iront les folies douanières américaines ?

Les taxes aux frontières décidées par le président américain, considérées par certains comme la plus grande bêtise économique du siècle, plongent le monde dans un chaos inédit.

Par Beatrice Parrino (avec Marie BordetFrançois Miguet et Olivier Ubertalli)


ll y a quelques semaines encore, les « salopards » n’étaient que quinze, selon le décompte du secrétaire au Trésor américain. Mais en un instant, d’un trait rageur de son gros stylo noir, Donald Trump a décrété : désormais, ils le sont tous.

Chaque pays du globe, sauf le sien. 192 salopards. 192 coupables. Coupables d’attaquer la souveraineté sacrée des États-Unis. Coupables de déséquilibrer sa balance commerciale. Coupables de miner sa suprématie économique. Coupables. Coupables. Coupables. Et boucs émissaires parfaits.

Le président américain, fidèle à sa rhétorique accusatoire et obsessionnelle, érige le reste du monde en ennemi extérieur, désigné comme le seul responsable des maux de l’Amérique. Nous pensions qu’il menait une guerre commerciale et d’influence contre la Chine, sous nos yeux complices…

Mais désinvolte, le shérif Trump a balayé nos certitudes, renversé la mondialisation et brisé les alliances. Désormais, la marche du monde, le commerce entre nations ne sont plus qu’une question de rapports de force.

Coups de massue

Les tensions commerciales, déjà vives, ont atteint leur paroxysme, le 2 avril, jour où Donald Trump a plongé le monde dans un chaos inédit, avec le déploiement massif de taxes aux frontières des États-Unis, commettant, pour beaucoup, la plus grande bêtise économique du siècle.

Afin de mesurer l’ampleur du désastre, il suffit de jeter un œil aux cours de Bourse. Bien qu’ils ne reflètent pas toujours fidèlement la réalité économique, ils en donnent le pouls. Et ce pouls, en l’espace de deux jours, entre le 2 et le 4 avril, a ralenti net.

Wall Street, longtemps raide dingue de ce républicain adepte du Make Business Great Again, s’est effondré, brûlant 10 % de sa valeur. Une hémorragie financière de 5 969 milliards de dollars ! Une somme vertigineuse, l’équivalent de deux fois le PIB annuel de la France.

C’était donc ce fameux 2 avril, dans le cadre bucolique et venteux du Rose Garden de la Maison-Blanche. Donald Trump, fidèle à son style offensif, nous offrait une mise en scène radicale, teintée de magie comptable. Armé d’un petit tableau noir, il déclarait la guerre commerciale au reste du monde.

Il était 22 heures à Paris. Des centaines de dirigeants européens, les paupières lourdes, suivaient l’événement en direct, les yeux rivés sur leur écran. On imagine leur regard se figer sur la deuxième ligne du tableau présidentiel, consacrée à l’Union européenne (UE). Surprise : Trump considérait bel et bien l’UE comme une seule et même zone économique, sans la diviser.

« Un discours déconcertant »

Jusque-là, tout allait bien. Puis viennent les chiffres. Selon les calculs américains, l’UE taxerait les exportations américaines à hauteur de 39 %. « On se dit généralement que l’Union européenne est amicale, mais en fait elle nous arnaque, a lâché Trump, sans rire. C’est pathétique. »

Pour compenser cette prétendue injustice, le républicain prévoit de nous ponctionner à hauteur de 20 %. Au regard des coups de massue infligés le même jour aux pays asiatiques – 34 % pour la Chine, 46 % pour le Vietnam –, on pourrait presque se réjouir d’un tel traitement.

L’Union européenne, souvent décrite comme la championne du « plus blanc que blanc » et du « plus vert que vert » en matière économique, pilier du libre-échange, impose-t-elle vraiment des taxes de 39 % aux États-Unis ? Bien sûr que non.

En réalité, les taxes liées aux flux commerciaux entre les deux rives de l’Atlantique ne dépassent guère les 5 %, dans un sens comme dans l’autre. Mais qu’importe. La Maison-Blanche, exhibant une formule mathématique aussi riche en lettres grecques qu’en mauvaise foi, tente de justifier l’absurde.

« Pour un économiste, ce genre de discours est déconcertant. Cela reflète une vision complètement anachronique du commerce, comme si c’était un jeu à somme nulle : si un pays nous vend plus que ce qu’on lui vend, il “gagne” et nous “perdons” », souligne Vincent Rebeyrol, maître de conférences à la Toulouse School of Economics.

« C’est une vision mercantiliste, digne du XVIou du XVIIe siècle, poursuit-il. Pourtant, cela fait deux siècles depuis David Ricardo qu’on sait que ce n’est pas vrai. Le commerce est un jeu à somme positive, où tout le monde peut y gagner. »

Parfums, vins, pièces détachées…

Et pourtant, malgré cette évidence économique, ces 20 % de taxes s’imposent bel et bien à tous les produits en provenance de l’Union européenne : nos parfums, nos vins, nos pièces détachées à destination de Boeing, etc. Ces nouvelles mesures viennent alourdir un peu plus la facture que le justicier économique Trump présente à l’Europe depuis son investiture, début 2025.

On l’oublierait presque, mais le chef de l’État américain qui s’est lui-même autoproclamé « Tariff Man » (tariff signifie « droit de douane », en anglais) avait déjà frappé fort. Aluminium, acier, industrie automobile : les exportateurs européens avaient été envoyés à la caisse.

Rattrapés par l’ouragan Donald, les patrons se terrent, consultent à tout-va… et se connectent, pour beaucoup, au webinaire proposé par Pascal Lamy, fringant septuagénaire, ancien commissaire européen au Commerce (1999-2004) et ex-numéro un de l’Organisation mondiale du commerce (2005-2013).

Lui-même s’amuse de son succès. « Les droits de douane sur les composants intéressent rarement les patrons, souligne le Français. D’ordinaire, ce sont des sujets techniques généralement relégués à la salle des machines. »

Un « festival de stupidités » selon Pascal Lamy

Mais voilà, depuis que Donald Trump a érigé une muraille douanière autour des États-Unis, ces questions techniques sont devenues des bombes stratégiques. Les patrons, les administrateurs d’entreprises, fébriles, se pressent pour interroger Pascal Lamy : faut-il continuer à investir aux États-Unis ? et au Canada ?

L’Amérique va-t-elle souffrir au point de faire marche arrière ? Quel sera l’impact sur les taux d’intérêt, les filières en Asie, les prix du pétrole, du photovoltaïque, des marchés boursiers, de l’or et du dollar ? Face à ce qu’il qualifie de « festival de stupidités » orchestré par l’administration américaine, Pascal Lamy leur recommande de « faire le dos rond et d’attendre de voir si la situation évolue ».

»Selon la Commission européenne, l’équivalent de 370 milliards d’euros de produits, soit 70 % de nos exportations vers les États-Unis, serait touché par les folies douanières de Trump. Une addition très salée, quasi indigeste : 81 milliards d’euros de taxes pour une année pleine, contre 7 milliards jusqu’à présent.

Pour Arancha Gonzalez, doyenne de l’École des affaires internationales de Paris à Sciences Po et ancienne ministre espagnole des Affaires étrangères, cette politique commerciale est le fruit d’un excès d’orgueil.

« Il y a une forme d’hubris à l’origine de ces décisions. Une hubris qui exploite le déclin relatif des États-Unis, mais qui, en réalité, exagère leurs pouvoirs. Trump agit comme un prédateur. Ce n’est pas avec des politiques commerciales déloyales, et en accusant le reste du monde d’être responsable des souffrances des Américains, qu’il apaisera la rage de ceux qui ont été laissés-pour-compte par la mondialisation. »

Dégâts limités pour l’Europe ?

À travers le monde, les économistes s’activent, modélisant les conséquences de cette guerre commerciale. Les premiers résultats de l’institut de recherche Kiel sont glaçants. « Les droits de douane proposés pourraient réduire la production économique américaine de près de 1,7 % en l’espace d’un an, faire grimper les prix de plus de 7 % et entraîner une baisse des exportations de près de 20 %. »

Et ce n’est pas tout. Si les pays ciblés par les États-Unis prennent des mesures de rétorsion – ce qui semble inévitable –, les effets sur les prix outre-Atlantique seraient légèrement atténués, mais la chute des exportations serait encore plus marquée.

La Tax Foundation, de son côté, anticipe un véritable désastre social : la destruction de 605 000 emplois outre-Atlantique. Autrement dit : les conséquences des décisions trumpiennes seraient bien plus dramatiques pour les États-Unis que pour le reste du monde.

Et pour l’UE ? Égoïstement, les dégâts semblent plus limités, mais ils sont bien réels. Une baisse de la production d’un peu plus de 0,2 %, une diminution de ses exportations de 0,6 %, et une baisse des prix de 0,9 %. Pas de quoi se réjouir, bien sûr. D’autant que les répercussions se font déjà sentir.

À peine Trump avait-il déclenché sa guerre commerciale que la France, par exemple, disait déjà adieu au redressement de ses comptes publics. François Bayrou évoque ainsi un recul du PIB de 0,5 point, justifiant l’enterrement de l’objectif – déjà peu ambitieux – de ramener le déficit à 5,4 % cette année.

« Je pense que pour protéger les Françaises et les Français il faudrait l’accepter », dit joliment le ministre de l’Économie, Éric Lombard, comme si la dette était le seul rempart possible face à la tempête économique qui se lève.

« Un budget dévastateur »

Pourtant, lui aussi, tout comme François Bayrou et Emmanuel Macron, a eu droit à un petit rappel de quelques fondamentaux économiques. Car, le lendemain de la bêtise commerciale de Trump, c’était au tour du président français d’entrer en piste avec la tribu gouvernementale. Le sommet de l’État français aime également la mise en scène va-t-en-guerre.

Et, sous les ors de la République, il avait ainsi invité une quarantaine de dirigeants français, issus des secteurs les plus exportateurs – aéronautique, industrie pharmaceutique, boissons, cosmétiques… – qui n’ont pas mâché leurs mots. « Ce mur de taxes imposé par Donald Trump est vraiment dégueulasse, mais nous devons aussi balayer devant notre porte », souligne Jean-François Loiseau, représentant de l’industrie agroalimentaire, et présent ce jour-là à l’Élysée.

« Nous avons demandé l’arrêt de la réglementation inutile et de la surenchère de taxes internes à la France qui nous pénalisent également au niveau européen, poursuit-il. Le budget, tel qu’il a déjà conçu, est tout simplement dévastateur pour l’économie française et pour nos entreprises. » Mais dans ce grand salon élyséen, ce n’était pas l’heure de remodeler la politique budgétaire française selon les desiderata des patrons. Macron avait un autre message à faire passer : celui du patriotisme économique.

La piste chinoise

Pour répondre à l’offensive protectionniste américaine, il les a même exhortés à « suspendre » leurs investissements aux États-Unis, en attendant une riposte européenne coordonnée, puisque le commerce est une prérogative de Bruxelles. Tous les regards se sont tournés vers Rodolphe Saadé, présent dans l’assistance.

À la tête du troisième armateur du monde, il avait annoncé un investissement colossal de 20 milliards de dollars aux États-Unis, et cela depuis le Bureau ovale, sous le regard approbateur de Donald Trump. Alors, oui, tout le monde, à l’Élysée, l’écoute.

Saadé, pragmatique, explique que, bien sûr, il ne déversera pas ses 20 milliards d’un seul coup, mais qu’il y ira « lancé ». De toute façon, comme la plupart des convives du président, le transporteur maritime anticipe une chute du commerce international, rendant ses investissements incertains.

Cet après-midi-là, les dirigeants conviés par le président exposent tour à tour leurs inquiétudes, leurs intentions et leurs pistes pour faire face à la créativité de « Tariff Man ». La question des débouchés alternatifs est soulevée, la piste chinoise, évoquée. Sans susciter l’enthousiasme. Bien au contraire.

« La consommation ralentit pour le moment en Chine », déplore Philippe d’Ornano, président du groupe cosmétique Sisley. Alexandre Saubot, président de France Industrie, met en garde contre un risque plus insidieux : « L’Europe doit se protéger vite et fort contre le détournement des flux chinois des États-Unis vers l’Europe. »

Quant à Frédéric Gauchet, de la fédération professionnelle France Chimie, il se montre plus alarmiste : « Les barrières douanières imposées par Donald Trump sont le meilleur moyen de mettre à genoux une industrie chimique européenne déjà affaiblie. Depuis dix ans, c’est la Chine qui a le plus investi dans l’industrie chimique. L’Europe doit cesser d’être naïve et condamner fermement les pratiques déloyales de la Chine, notamment ses subventions d’État, sinon nous serons déclassés. »

Les banques et les assurances redoutent l’escalade

À les entendre, les États-Unis étaient bel et bien leur Amérique, avec près de 750 000 emplois créés ; en 2023, le stock d’investissements directs français à l’étranger représentait 370 milliards de dollars. Avec, à la clé, un marché de 450 millions de personnes.

Un marché en or, où les marges sont plus élevées qu’ailleurs. Pourtant, dans l’immense pièce, aucun d’eux ne s’oppose à une riposte européenne. Certains suggèrent même des pistes de représailles, comme taxer leur éthanol et leurs amandes.

Mais, à l’Élysée, les secteurs concernés en deuxième ligne par l’attaque américaine n’ont pas été conviés. Ces absents de poids – il s’agit des banques et des assurances – redoutent l’escalade. « Elles craignent que cette guerre commerciale ne dégénère, confie l’un de leurs conseillers, et qu’elle ne conduise à un choc économique global majeur, à une crise des marchés financiers et à une contagion à l’ensemble de l’économie. Elles préféreraient un dialogue avec les États-Unis à un bras de fer violent. »À LIRE AUSSI Thierry Breton : « L’Europe doit riposter ! »

Quelques heures plus tôt, à l’heure du petit déjeuner, Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, défendait aussi ce même scénario dans les salons du Cercle de l’Union interalliée, à Paris, alors qu’il était invité par l’Institut Montaigne pour disserter sur l’avenir de la décarbonation. Mais le coup d’éclat de Trump de la veille a fait dériver grandement la discussion.

En substance, au cours de cette discussion off the record, il a tenu à peu près ce langage : « Pas de panique ! Il ne faut surtout pas surréagir et déclencher une guerre totale commerciale ! » Ou encore : « L’Europe a pris 20 %, on ne s’en tire pas si mal, ça aurait pu être pire… »

Alors, évidemment, si Pouyanné peut afficher ainsi un tel calme, c’est qu’il n’est pas dans la ligne de mire des taxes trumpiennes. TotalEnergies, loin d’exporter aux États-Unis, est au contraire le premier exportateur de GNL américain… À chacun son équation, à tous le poids de l’inconnu.