« Une Europe, un marché : ici commence l’autonomie stratégique », par Enrico Letta et Pascal Lamy

L’Europe doit se fixer une échéance claire pour achever la construction de son marché intérieur. L’ancien président du Conseil italien Enrico Letta et l’ancien commissaire européen au Commerce Pascal Lamy plaident dans une tribune en faveur d’un « One Market Act », sans révision des traités.Offrir l’articleAjouter à mes articlesCommenterPartager

Pascal Lamy (à gauche) et Enrico Letta détaillent dans une tribune la matrice possible d'un accord interinstitutionnel au sein de l'UE sur un « One Market Act ».
Pascal Lamy (à gauche) et Enrico Letta détaillent dans une tribune la matrice possible d’un accord interinstitutionnel au sein de l’UE sur un « One Market Act ». (Photos Sipa)

Par Enrico Letta (Ancien Président du Conseil italien et auteur du rapport « Plus qu’un marché »), Pascal Lamy (Co-fondateur de la Fondation Jacques Delors Friends of Europe et ancien Commissaire Européen)

Publié le 18 févr. 2026 à 16:00Mis à jour le 18 févr. 2026 à 16:36

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Dans un monde où la rivalité géopolitique se durcit, la puissance ne se décrète pas. Elle se construit à travers des capacités industrielles, énergétiques, technologiques et financières. C’est pourquoi l’Europe doit regarder son marché intérieur pour ce qu’il est réellement, à savoir le socle de son autonomie stratégique.

Or, le marché unique européen est aujourd’hui un paradoxe. Sur le papier, il constitue le plus vaste espace économique intégré au monde. Dans les faits, il demeure incomplet et souvent inopérant, et dans les secteurs qui comptent le plus.

L’UE doit donc se doter d’un engagement clair afin d’accélérer l’achèvement du marché intérieur. Un accord interinstitutionnel, endossé par les présidents des institutions européennes, pourrait instaurer une procédure rapide sur un paquet limité de mesures véritablement décisives. Un tel engagement, proposé au Conseil Européen de la semaine dernière, porterait un nom simple : le « One Market Act ».

Les six éléments du « One Market Act »

Il ne s’agit pas d’ouvrir un débat sur une révision des traités. L’essentiel des mesures nécessaires peut être mis en oeuvre dans le cadre existant. Il suffit de la volonté politique de concentrer l’action sur les chantiers véritablement transformateurs. Ce « One Market Act » devrait donc reposer sur une matrice lisible, articulée autour de six éléments qui se renforcent mutuellement.

Trois d’entre eux relèvent d’une intégration sectorielle dans les domaines où la fragmentation coûte le plus cher : la finance, l’énergie et la connectivité. Mais le premier d’entre eux doit être le point de départ, car il conditionne tout le reste. Dans une Europe où les finances publiques sont sous contrainte, l’épargne privée représente un levier de puissance majeur. Toutefois, le continent, malgré un volume d’épargne considérable, peine encore à le transformer en investissement productif au service de ses entreprises, de ses infrastructures et de ses technologies critiques. Tant que l’Union de l’épargne et de l’investissement ne sera pas pleinement achevée, l’Europe restera structurellement en retard pour financer sa transition énergétique, soutenir sa base industrielle, sécuriser ses chaînes de valeur et faire émerger des champions. Et ce retard financier nourrit, en cascade, d’autres dépendances, qu’il s’agisse de l’énergie ou de la connectivité.

En 1992, l’Europe a franchi un cap en passant du marché commun au marché unique, grâce à la vision et à la méthode de Jacques Delors. Aujourd’hui, il est temps d’en franchir un nouveau.

Mais l’action dans ces secteurs stratégiques ne produira pleinement ses effets que si l’Europe construit en parallèle les trois leviers horizontaux dont elle a besoin pour créer un écosystème dans lequel les entreprises peuvent se développer et les citoyens bénéficier pleinement de l’intégration européenne. Le premier est la cinquième liberté, c’est-à-dire la libre circulation de la connaissance, de la recherche, des données, de l’innovation et des compétences. Le deuxième levier estle 28e régime, c’est-à-dire un cadre juridique européen optionnel permettant aux entreprises de se développer à l’échelle du continent sans devoir se réinventer à chaque frontière. Enfin, le marché intérieur ne sera politiquement durable que s’il garantit aussi la « liberté de rester ». Autrement dit, la possibilité, pour les citoyens, de construire leur avenir sans être contraints de quitter leur territoire.

En 1992, l’Europe a franchi un cap en passant du marché commun au marché unique, grâce à la vision et à la méthode de Jacques Delors. Aujourd’hui, il est temps d’en franchir un nouveau. Mais ce projet ne peut pas se transformer en une nouvelle stratégie diluée dans le long terme. Il doit reposer sur une échéance finale claire, 2028, mais aussi sur des jalons intermédiaires dès 2026 et 2027, avec des résultats visibles.

Enrico Letta est ancien Président du Conseil italien.

Pascal Lamy est cofondateur de la Fondation Jacques-Delors Friends of Europe et ancien commissaire européen.

Enrico Letta et Pascal Lamy