Ancien commissaire européen au Commerce, ancien directeur général de l’OMC, président du board de l’International Food Policy Research Institute au sein du CGIAR (le grand réseau mondial des centres de recherche agricole) et vice-président de la Fondation Jacques Delors-Friends of Europe, Pascal Lamy livre son regard sur les grandes tendances qui redessinent l’agriculture mondiale et sur ce qu’elles impliquent pour la France et pour le métier de négociant. Interview exclusive pour NEX, le média.
29 septembre 2026

Comment voyez-vous l’évolution de l’agriculture mondiale dans les prochaines années ?
Deux scénarios sont possibles selon que la globalisation résiste ou non aux chocs géopolitiques qui se multiplient depuis une dizaine d’années.
Le premier scénario, celui d’une globalisation qui résiste, avec des marchés agricoles internationaux profonds, reste, de mon point de vue, le meilleur moyen d’assurer à la fois la sécurité – c’est-à-dire la quantité disponible – et l’accessibilité, grâce à un système d’échanges internationaux dont les flux assurent en partie les équilibres demande-offre. Cela dépend évidemment du degré de mondialisation des différentes denrées, mais l’échange international continuera, dans ce scénario, à jouer un rôle positif sur la sécurité et les prix agricoles pour les producteurs et les consommateurs.
La globalisation est le meilleur moyen d’assurer à la fois la sécurité et l’accessibilité.
Le second scénario est celui de la fragmentation, où les marchés deviennent moins globaux, moins permanents, moins profonds. Or la profondeur des marchés est une dimension considérable, en particulier pour limiter les variations de prix : moins un marché est profond, plus il est instable. Cela affecte non seulement les producteurs, mais toute la chaîne alimentaire. Un scénario de marché fragmenté apporte donc davantage de difficultés, y compris en matière de prix des denrées pour le consommateur final, et notamment lorsqu’il est plus pauvre que d’autres.
L’impulsion chinoise se fait de plus en plus forte vers la biochimie et vers une agriculture hors-sol
Ces deux scénarios partagent au moins trois dynamiques communes qui en influenceront le contenu :
- Le changement climatique, qui redistribue les avantages comparatifs entre régions, dans des conditions qu’il reste encore à identifier précisément
- Les trajectoires chinoise et africaine vers l’autonomie alimentaire. Côté chinois, la volonté politique clairement affichée est de rendre le pays autosuffisant en vingt ans, ce qui aura des conséquences majeures sur les flux internationaux. Côté africain, à une échéance sans doute plus lointaine, tout un travail est entrepris pour se nourrir davantage soi-même plutôt que de dépendre des importations, alors même que le continent n’est pas, aujourd’hui, un acteur majeur des échanges internationaux agricoles et du trading si on met de côté le cacao, le café et le thé.
- La technologie, qui avance à toute vitesse et affecte aussi bien la production que la transformation, la consommation et le commerce. L’impulsion chinoise se fait de plus en plus forte, vers la biochimie et vers une agriculture hors-sol, moins dépendante des conditions naturelles et davantage de conditions artificielles.
Quels seront selon vous les grands pays agricoles gagnants dans les vingt prochaines années ?
Les pays dotés d’avantages naturels et capables de les exploiter resteront de grandes puissances agricoles. Mais tout dépendra de la trajectoire chinoise et africaine vers l’autosuffisance. La Chine vient d’adopter, en agriculture, un parcours et une politique qui correspondent exactement à ce qu’elle a fait d’abord en matière d’énergie, puis en matière d’industrie, et voudra, là aussi, devenir exportatrice. Cela va changer le paysage pour l’Australie, le Brésil ou l’Argentine, qui sont aujourd’hui de grands joueurs sur les marchés internationaux, en grande partie parce que la Chine importe massivement. La Russie et l’Ukraine, si elles retrouvent leur capacité à exploiter pleinement leurs avantages naturels en matière céréalière, sont aussi de gros joueurs potentiels. Un des grands points d’interrogation reste l’Afrique, à l’échéance de 20, 30 ou 40 ans : le continent parviendra-t-il enfin à s’organiser pour utiliser son potentiel agricole, considérable en théorie ?
Le continent africain parviendra-t-il à s’organiser pour utiliser son potentiel agricole, considérable en théorie ?
Tout cela suppose, comme je l’ai dit, un scénario dans lequel la globalisation persiste, ce qui dépend étroitement de la liberté du transport maritime, puisque 90 % des marchandises pondéreuses passent par la mer. La donne changerait radicalement si les grands détroits maritimes venaient à être bloqués.
Quelles conséquences pour l’agriculture française ?
Tout dépendra de sa capacité à enrayer le déclin de sa compétitivité, essentiellement vis-à-vis de l’Europe, puisque l’essentiel de nos échanges se fait avec nos voisins européens. C’est ce problème de compétitivité qui déterminera, ou non, l’avenir de l’agriculture française. Il faut redevenir compétitif : arrêter d’entraver la production agricole par divers moyens réglementaires, réduire autant que possible le coût relatif du travail ou augmenter la productivité car la France affiche, par rapport à ses voisins européens, davantage de réglementations et des coûts plus élevés. C’est là, très concrètement, que se joue la perte de compétitivité au sein de l’Union.
Arrêter d’entraver la production agricole
Le signal le plus clair, c’est que notre solde agricole extérieur est en train de basculer du côté négatif. La France peut rester une grande puissance exportatrice, si elle retrouve de la compétitivité.
Si l’on observe la structure de ce que la France et l’Europe importent et exportent, on constate qu’elles se situent dans la même catégorie : celle du haut de gamme et de la valeur ajoutée. La France et l’Europe portent, dans le monde, une structure d’échanges internationaux dominée par leur avantage comparatif en matière de valeur ajoutée comme le jambon, le fromage, le yaourt, le vin, pour faire simple. C’est également vrai sur la génétique animale et végétale, domaine d’avenir s’il en est où nous sommes bons.
Sur le fond, l’avenir de l’agroalimentaire ne tient pas à l’agriculture seule : c’est le système agroalimentaire dans son ensemble qui compte soit toute la chaîne de valeur, de la production à la distribution et à la consommation. Notre avantage comparatif, c’est la valeur ajoutée. La France dispose de dotations naturelles extrêmement favorables, d’une tradition historique, de modes alimentaires réputés dans le monde entier. Son avantage comparatif n’est donc pas de vendre du blé ou du maïs qui partent en vrac directement dans un port, mais de transformer les productions agricoles pour proposer une alimentation séduisante.
Notre avantage comparatif, c’est la valeur ajoutée.
La France peut retrouver son avance sur les autres grâce à cette valeur ajoutée. Il ne faut pas démolir un avantage comparatif, mais l’exploiter et l’augmenter.
Que pensez-vous du concept de souveraineté alimentaire et comment l’articuler avec les clauses miroir ?
De mon point de vue, la souveraineté alimentaire est un concept populiste. Il peut avoir du sens s’il se traduit par sécurité alimentaire, mais il n’en a pas s’il se traduit par autosuffisance. Or en France, compte tenu de notre culture nationale et étatique, dès qu’il est question de souveraineté alimentaire, la plupart des gens comprennent qu’il faut être autosuffisant. Ce qui n’a, à mon avis, aucun sens, sauf à considérer que notre sécurité alimentaire se ferait au détriment de celle des autres. Ce n’est pas le principe de l’échange international.
La souveraineté alimentaire, un concept populiste
S’il s’agit en revanche de parler de sécurité alimentaire, il y a de bonnes raisons, surtout dans un monde en crise géopolitique, de sécuriser ses approvisionnements et d’éviter toute situation de dépendance susceptible d’entraîner une forme de chantage comme cela s’est vu sur le gaz, le pétrole ou les terres rares. Des marges de progrès et des points de vigilance subsistent sur ce plan.
Éviter toute situation de dépendance susceptible d’entraîner une forme de chantage
Sur les clauses miroir, ma réponse typique d’économiste, c’est que cela dépend. S’il s’agit d’une mesure de protection reflétant une précaution fondée sur la science, alors les clauses miroir font sens, et il doit être possible, y compris au regard des règles de l’OMC, de justifier qu’un pays n’importe pas des denrées obéissant à des standards de précaution différents, que ce soit sur le contenu en OGM ou sur les résidus de pesticides, par exemple. Si c’est la science qui le dit, cela fait sens. En revanche, si c’est la culture qui le dit, la question devient beaucoup plus compliquée, du point de vue de la légitimité et de la capacité juridique à imposer à d’autres des préférences d’ordre culturel.
Pour les clauses miroir, si c’est la science qui le dit, cela fait sens. Si c’est la culture, la question devient beaucoup plus compliquée.
Le meilleur exemple en est le bien-être animal : il est fréquent d’entendre qu’il ne serait pas bien d’importer du poulet brésilien parce que la taille des cages n’est pas réglementée au Brésil comme elle l’est dans l’Union européenne. À mon avis, sur ce registre culturel, il n’est pas possible de raisonner de la même façon que sur des critères scientifiques comme les OGM ou les pesticides. C’est un cas de figure différent.
Devons-nous augmenter nos stocks stratégiques de céréales et d’intrants dans l’Union européenne ?
Oui, absolument, et aujourd’hui nos stocks sont trop bas. Le parallèle entre l’énergie et l’agroalimentaire est frappant. L’agroalimentaire consiste à fournir de l’énergie aux humains, sous une forme encore plus directe, et cela a toujours été vrai dans toutes les civilisations, à toutes les époques. C’est donc comme pour l’énergie : il faut arbitrer correctement entre sécurité et prix.
Stocker de la denrée agricole coûte beaucoup plus cher que stocker du pétrole
Il faut avoir en tête – et je pense que vos lecteurs le savent bien – que stocker de la denrée agricole coûte beaucoup plus cher que stocker du pétrole, pour tout un tas de raisons qu’il n’est pas nécessaire de détailler : humidité, péremption, température, conditions de stockage, etc. L’objectif, en cas de choc, est de pouvoir lisser les hausses de prix en mettant sur le marché des quantités qui permettent d’éviter les à-coups trop violents.
Comment les négociants agricoles doivent-ils faire évoluer leur métier pour rester compétitifs demain ?
Il faut être capable d’identifier les tendances de production et de consommation sur les différents marchés, pour prendre position en avance, que ce soit à long terme, moyen terme ou court terme. C’est cette capacité à anticiper des évolutions qui aura des conséquences sur les flux et sur l’articulation entre l’offre et la demande.
Être meilleur dans l’identification des dynamiques de marché et améliorer sa réputation
L’autre enjeu, c’est le problème de réputation sur lequel il faut, à mon avis, travailler. Il faut mieux expliquer ce métier, mieux le faire comprendre à l’extérieur. Ce chantier de réputation est directement lié à la relation avec les agriculteurs eux-mêmes. C’est elle qui fait qu’ils continuent de travailler avec vous plutôt qu’avec vos concurrents. Les deux enjeux vont donc ensemble, à mon avis : être meilleur dans l’identification des dynamiques de marché, et améliorer sa réputation, notamment par un véritable accompagnement de proximité des agriculteurs.