Introduction de Pascal Lamy au Séminaire international du PEEC à Papeete (20-21 janvier 2020)

Le retour des îles

Je voudrais saisir cette occasion pour vous présenter quelques considérations qui guident l’approche à long terme du PEEC France et de son programme de travail, dont notre séminaire est une illustration.

Une des caractéristiques de notre participation à cette matrice intellectuelle de l’Asia-Pacific Economic Cooperation (APEC) qu’est le PEEC tient à la particularité de la présence française dans la région Asie-Pacifique : elle est insulaire.

Sans doute, cette participation s’inscrit-elle désormais, et nous en parlerons, dans une vision Indo-Pacifique qui a été développée par le Président de la République et qu’il aura sans doute l’occasion de rappeler lors du prochain sommet France -Pacifique. Mais c’est aussi ma conviction, et je parle ici aussi comme Président du Forum de Paris pour la Paix qui veut renouveler un multilatéralisme en piètre forme, que les îles sont, en quelque sorte, de retour sur la scène internationale du XXIe siècle.

De retour, dis-je, car elles jouèrent un rôle international important jusqu’à la révolution industrielle : dans la naissance de la civilisation méditerranéenne, au moment des grandes découvertes européennes ou chinoises, dans les migrations austronésiennes. Pourquoi ? En raison de leur importance comme escales et donc comme traits d’union au temps de la navigation à voile, de leur rôle en tant que point de contrôle de routes marchandes cruciales, voire même en tant que repaires de la flibuste.

La survenance de l’ère moderne et de la révolution industrielle a estompé l’importance de cette position géoéconomique, géopolitique et géostratégique.

Place aux continents, à l’exploitation intensive des ressources de la terre, aux espaces assez vastes pour disposer d’énormes ressources énergétiques, de foules de travailleurs, de masses de soldats. Place aux fameuses économies d’échelles qui augmentent l’efficience du capitalisme de marché avec la taille et la concentration.

À l’heure de la globalisation, les territoires insulaires sont ainsi devenus marginaux, vulnérables, handicapés, éloignés qu’ils sont du centre de la grande machine de la globalisation et de la division internationale du travail.

Pourquoi, dès lors, leur accorder de nouveau de l’importance aujourd’hui ?

La réponse tient en un mot : l’écologie.

L’anthropocène, comme disent les scientifiques, cette ère moderne de l’humanité qui écarte les systèmes insulaires des grands courants démographiques, économiques et politiques, est aussi, et nous l’avons appris depuis une cinquantaine d’année, l’ère de la dégradation environnementale. Et cette dégradation frappe en priorité les espaces aquatiques, marins et océaniques et les territoires insulaires, qui sont plus exposés que les ensembles continentaux au dommages du réchauffement climatique ou des atteintes à la biodiversité.

Les îles retrouvent une place importante dans l’international parce qu’elles sont en première ligne face à ces pressions, parce qu’elles sont le miroir qui nous offre l’image de notre planète menacée, parce qu’elles sont le laboratoire de politiques d’atténuation ou d’adaptation désormais incontournables, bref parce qu’elles incarnent la plupart des défis du XXIe siècle dont nous connaissons désormais la nouvelle hiérarchie : il suffit de considérer l’édition 2020 du rapport du WEF sur les risques globaux qui vient d’être publiée pour s’en convaincre : en vingt ans les risques principaux se sont déplacés des crises économiques à la technologie, puis aux inégalités sociales puis, aujourd’hui, aux risques environnementaux.

D’où la programmation de ces deux jours de travaux, dominés par la question de la résilience des pays insulaires au changement climatique et aux phénomènes climatiques qu’il engendre.

D’où un intérêt renouvelé du côté de l’Union européenne pour les questions océaniques qui occuperont une place importante dans le prochain programme cadre de recherche communautaire.

 D’où l’accent mis dans la préparation du prochain partenariat euro-pacifique qui fera suite aux accords de Cotonou sur les énergies renouvelables et sur l’économie circulaire.

 D’où un effort pour faire comprendre que notre avenir ne se joue pas seulement dans l’atmosphère, ce que les opinions perçoivent enfin, mais aussi dans l’aquasphère, encore plus importante pour notre planète, de manière à mobiliser les opinions publiques sur ces questions

Les îles sont donc de retour dans les questions globales. À nous tous, riverains du Pacifique ou d’ailleurs de préserver leur avenir, d’inventer une économie bleue soutenable et de leur accorder la place qu’elles méritent dans la coopération internationale. En bref, de répondre à l’appel que nous avons entendu à la fois dans la bouche du Président Fritch, et dans celle du Haut Commissaire.