Mutualiser la relance : les réticences de l’Allemagne

Alors que la Commission européenne est censée rendre d’ici deux semaines son plan de relance pour l’UE, les négociations butent sur la mutualisation de l’effort. Plusieurs pays, dont l’Allemagne, rechignent à mutualiser cet effort, même si ce sont les pays déjà affaiblis par la crise de 2008 qui sont le plus touchés.Une crise en deux temps. C’est, depuis début mars, la lecture qui s’est imposée aux dirigeants européens pour faire face à l’impact économique du coronavirus. Le premier temps était celui du possible incendie financier et la crise de liquidités. Très vite, les institutions européennes ont réagi pour l’éviter. La Banque centrale (BCE) par le rachat massif d’obligations à hauteur de 1 000 milliards, la Banque d’investissement (BEI) sur l’aide aux entreprises, la Commission sur le chômage partiel. Pour Nikolaus Meyer-Landrut, ambassadeur d’Allemagne à Paris, “l’UE a été beaucoup plus rapide que dans les crises précédentes”. Tout le monde en convient. “Citoyens, entreprises et États ont reçu ainsi un soutien”.Blocage nord sudSur le deuxième temps de la crise, le soutien à la relance, la négociation s’est toutefois tendue, entre les pays dits “frugaux” (Pays-Bas, Autriche mais aussi Allemagne) et une quinzaine de pays dont la France, l’Italie, l’Espagne. Un pas en avant de principe a été acté au dernier conseil européen, sur un plan de relance oscillant entre 1000 et 1 500 milliards d’euros. Avec une question de fond, sachant que certains pays (les pays du nord essentiellement) sont plus robustes pour aider leur propre économie : comment assurer la relance sans aggraver le fossé nord sud creusé depuis 2008 ? Le débat de 2010 sur la création d’obligations européennes (eurobond) est aussitôt revenu, fortement demandé par l’Italie.À Berlin, mutualiser la dette (même future) reste un sujet totalement tabou. “Les Verts ont donné leur accord, et on voit le débat évoluer”, explique Claire Demesmay, directrice du programme franco-allemand de l’Institut allemand de politique étrangère. Un éditorial remarqué a été publié dans l’hebdomadaire Der Spiegel, appelant à une authentique solidarité entre Européens. Certains représentants, y compris dans le parti de la chancelière comme le président de la Commission affaires étrangères du Bundestag, Norbert Röttgen, ont pris position dans le même sens. Mais au sommet de la CDU, solidarité financière ne veut pas dire subvention ou transfert de ressource. “Mutualiser les dettes n’est pas possible”, a redit Angela Merkel, comme elle le déclara sans appel en 2010.“Ce que nous ne souhaitons pas, c’est d’entrer dans un débat sur une architecture financière complètement nouvelle de la zone euro”, explique à Ouest-France M. Meyer-Landrut, proche conseiller de la chancelière avant de venir à Paris. “Cette architecture nouvelle nécessite des changements de traité, même si on souhaite le faire, cela ne serait efficace pas avant trois ans, après une période de négociation très compliquée qui nécessiterait des ratifications par référendum dans un certain nombre de pays membres”.Surtout, explique le diplomate, “cela pose chez nous de vraies questions de légitimité démocratique. Aujourd’hui, quand un parlement, allemand ou français, vote les ressources et les impôts, ce même parlement vote sur les dépenses. Si l’architecture financière nouvelle fait qu’un État membre, avec son budget national, garantit le budget national d’un autre État membre, qui décide des dépenses ?”. Comme le résume l’économiste Jean Pisani-Ferry, “ce que les Allemands ne veulent pas, c’est qu’on les attire vers une sorte de machine permanente à transferts, ils privilégient une solution temporaire”.Si le Sud décroche ?Pas de mutualisation entre États, donc. Et en passant par Bruxelles ? “C’est à étudier. On attend la proposition de la Commission”. Des pistes sont à l’étude, toutes adossées au budget de l’UE. Un apport des États permettant à la Commission d’emprunter, un renforcement du budget, la dotation de nouvelles ressources propres. L’avantage de recourir au budget de l’UE c’est qu’il est l’instrument d’une forme de péréquation, de redistribution des régions riches aux régions plus pauvres. Même s’il reste modeste à dire vrai puisqu’il représente à peine 1 % du PIB de l’union. L’inconvénient, énorme, c’est qu’il est toujours l’objet de négociations compliquées, d’intérêts nationaux divergents. “Je suis un peu inquiet quand on se lance dans une mécanique qui va prendre du temps, conflictuelle, donnant une capacité de blocage aux États”, tempère Jean Pisani-Ferry.À l’Élysée, on estime surtout que la solidarité financière (des prêts) ne suffira pas. “Des transferts” seront nécessaires, car ce sont les pays déjà fragiles qui ont été le plus touchés, l’Italie et l’Espagne. Les plus touchés et les plus endettés. Emmanuel Macron espère convaincre Berlin de la nouvelle donne provoquée par le virus. L’inévitable refroidissement des exportations vers la Chine rend le marché intérieur encore plus stratégique pour l’Allemagne. Un décrochage de Rome n’est dans l’intérêt de personne. Ni politiquement ni économiquement. Comme le souligne un haut fonctionnaire de la Commission européenne, qui préfère garder l’anonymat, “soutenir l’industrie italienne aujourd’hui c’est aussi éviter que le problème bancaire de demain”. Bref, répéter les erreurs de 2010 pourrait avoir un effet curieux. À l’époque, c’est une crise financière qui menaçait de briser nos capacités économiques, là un retour à la crise financière n’est pas exclu “si on ne défend pas l’ensemble de l’UE”.Le positionnement allemandAngela Merkel a déjà annoncé que la contribution allemande au budget augmenterait. En incluant aussi de nouvelles ressources propres au niveau communautaire ? “Ce serait cohérent”, reconnaissait hier Bruno Lemaire dans un entretien à Libération. “Oui, c’est la seule porte de sortie”, estime M. Meyer-Landrut. “On peut avoir une capacité d’emprunter, des ressources à travers des impôts dédiés, l’Allemagne a plusieurs fois dit que la taxe sur les transactions financières pouvait être mise à disposition à un niveau européen”.À Berlin, on met régulièrement en avant le refus catégorique de toute mutualisation des Néerlandais et quelques autres, pour mieux souligner la position plus dialectique de la chancelière. “L’Allemagne se perçoit volontiers non pas dans le camp du nord, mais en puissance d’équilibre”, estime Claire Demesmay. D’où son attachement à négocier à Vingt-Sept et non dans le seul cadre de la zone euro (à dix-neuf) comme l’avait proposé Emmanuel Macron. Cela lui convient. Le bilan de la gestion (très allemande) de la crise financière de 2008 laisse toutefois sceptique. Le clivage nord sud s’est aggravé et on peine à voir un équilibre.

Pascal Lamy à Bruxelles le 1er septembre 2014. | LAURENT DUBRULE / REUTERS

Je pense, je ne suis pas sûr, que nous allons franchir une étape supplémentaire dans une certaine forme de transferts et de mutualisation”, estime toutefois Pascal Lamy, ancien patron de l’OMC et président émérite de l’Institut Jacques Delors. “De combien ? Je n’en sais rien. Cela va prendre du temps parce que Merkel met du temps à bouger. N’oublions pas le volet où cela a déjà beaucoup bougé en 2008 puisqu’on s’est assis sur la clause du traité de Maastricht que les Allemands avaient signé en raison du non-renflouement d’un État en crise. Pour les Allemands cela a été une pilule assez difficile à faire avaler. Et la décision que la BCE vient de prendre, en ôtant les limites aux rachats de titres, va dans ce sens. En réalité, on a la moitié du problème qui est déjà objet de solidarité à travers le bilan de la BCE. Il y a là un élément de mutualisation de fait. À partir du moment où la BCE ne remet pas sur le marché la dette qu’elle a avalée à cette occasion, en réalité elle l’a monétisée”.Mutualisation de fait, risque de décrochage du sud. C’est un choix purement politique qui est maintenant sur la table des dirigeants européens : défendre l’intérêt européen ou laisser que les intérêts nationaux reprennent complètement le dessus. Sans mutualisation, la seconde hypothèse est chaque jour plus probable.