La crise va aggraver la fracture nord-sud

Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de 2005 à 2013 et président du Forum de Paris sur la paix depuis 2019, Pascal Lamy est l’invité du sélect Forum mondial des matériaux qui se déroulera les 26 et 27 août à Nancy. Il s’y exprimera sur les conséquences de la Covid sur la marche du monde.

Par Propos recueillis par Thierry FEDRIGO

Quelle est votre vision de l’impact de la crise du coronavirus sur la marche du monde ?

Sur l’impact économique, social et politique de cette énorme crise mondiale, restons prudents parce qu’on n’en est pas encore sortis. Mais je crois que l’on se retrouve dans un monde encore plus divisé qu’avant. Plus compliqué aussi, parce que géopolitiquement la polarisation États-Unis – Chine a augmenté. Même si on peut attribuer des excès à Trump et Xi Jinping, la tendance de fond est celle une rivalité géopolitique et géoéconomique durable.

Les divisions vont se multiplier ?

À la suite de ce Covid, on a aussi une division nord-sud qui va s’accentuer. L’économie mondiale aura été très fortement affectée et ce sont les pays les moins riches qui vont, une nouvelle fois, en pâtir le plus. Les 20. 000 milliards de dollars qui seront tombés du ciel, venant des finances publiques et des banques centrales, auront essentiellement arrosé le nord : États-Unis, Europe, plus la Chine. Alors qu’au sud, vous n’avez ni les devises, ni la gouvernance, ni la crédibilité, qui vous permette d’emprunter à des taux d’intérêt négatifs à 30 ans. Cette conséquence-là du Covid, à laquelle l’Occident ne fait pas assez attention pour l’instant, va avoir un effet considérable sur les inégalités de croissance dans les dix ans à venir.

Est-ce que cet accroissement de la facture entre les pays riches et les pays pauvres peut déclencher de nouvelles vagues d’immigration et des conflits ?

Ça se traduira par le fait que l’Amérique latine et l’Afrique vont encore souffrir. Et par davantage d’instabilité économique, sociale et, donc, politique. C’est dans les tuyaux. Pour l’instant, on colle des pansements avec les reports d’échéances d’endettement, avec ce que font le FMI et la Banque mondiale. Mais, au rythme actuel, ces deux institutions n’auront plus de munitions et dans quelque temps, et il va falloir reconstituer les stocks. C’est un des sujets sur lequel on va se concentrer au Forum de Paris pour la paix de cette année.

Une lueur d’espoir  ?

Le capitalisme de marché sera vraisemblablement moins stressant et plus résilient. La crise a révélé des fragilités dans l’organisation des systèmes de production et aussi dans les rapports homme-nature et donc dans notre gestion écologique. Tout cela a fait monter le prix du risque, ce qui va affecter l’organisation de la production des biens et des services. Et, notamment, avec une partie, même modeste, de relocalisation et de diversification des chaînes de production qui se sont révélées vulnérables.

Est-ce que ce virus n’a finalement pas fait apparaître les failles d’un système économique mondial malade ?

Il les a plutôt confirmées. Après la crise de 2008 due à l’instabilité financière, ce sont d’autres fragilités qui sont apparues. La réaction à la crise sanitaire a provoqué une crise économique, mais dans des conditions différentes au nord et au sud. L’économie a été momentanément mise à terre là où on avait les moyens de le faire. L’Europe, les États-Unis et la Chine, ce n’est pas tout le monde, loin de là. Nous, nous avons pu nous offrir le luxe de sauver des vies en ralentissant fortement l’économie et en misant sur une reprise provoquée. Et, à présent, on a le luxe de pouvoir emprunter pour gérer les conséquences des arbitrages qu’on a faits. Mais il y a des tas d’endroits sur cette planète qui n’ont pas pu arbitrer et où les dommages seront plus forts. Par ailleurs, et même si je ne suis pas un fervent avocat du capitalisme de marché, il ne faut pas tout mettre sur le dos du « système. » Une grande partie des faiblesses qui se sont révélées dans la gestion de la crise sanitaire sont des faiblesses de gouvernance domestique, nationale, propres à chacun des pays. En Europe, l’Allemagne est le pays le plus globalisé et c’est lui qui s’en est sorti le moins mal à ce stade.

Quelles sont, aujourd’hui, les priorités pour stimuler le redressement de la France selon vous ?

D’abord recréer des emplois. Ensuite s’atteler vraiment à la transition écologique. Miser sur l’éducation et l’innovation. Et investir dans ce qui est l’immédiatement faisable comme l’ont proposé, pour l’Union Européenne, les Instituts Jacques-Delors Paris, Berlin et Bruxelles. Si l’on croise ces critères, on détermine assez précisément la zone dans laquelle il faut atterrir.

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