Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC, au JDD : sur le plan économique, “Trump a échoué sur toute la ligne”

Pascal Lamy, ex-président de l’Organisation mondiale du commerce, fustige le bilan économique de Donald Trump, tout en livrant son analyse de la rivalité commerciale entre la Chine et les Etats-Unis.

Pascal Lamy, ancien président de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et actuel président du Forum de Paris sur la paix, dresse un bilan économique très sévère sur le mandat de Donald Trump, candidat des Républicains pour un second mandat lors des élections présidentielles américaines du 3 novembre prochain. L’homme politique estime que la rivalité Etats-Unis-Chine va structurer les échanges internationaux pour les décennies à venir.

Que faut-il retenir du bilan économique de Donald Trump?

Trump a échoué sur toute la ligne. Il a aggravé le déficit commercial alors qu’il voulait le diminuer. Le déficit américain provient du fait que les Américains consomment beaucoup plus qu’ils n’épargnent. Mais grâce au dollar, ils peuvent vivre à crédit sur le dos des autres nations. Il a également creusé le déficit budgétaire américain (attendu à 3.300 milliards de dollars cette année, ndlr). Il est vrai que, là aussi, quand vous avez une devise qui sert de monnaie de réserve mondiale, vous pouvez vous endetter sans limite. Enfin, la réforme fiscale qui a consisté à baisser les impôts sur les sociétés et ceux des ménages les plus riches a eu pour effet de stimuler la consommation, et donc les importations.

Les droits de douane sur les importations n’ont-ils pas fonctionné?

Ils ont été contre-productifs. Les droits imposés sur les importations d’acier, d’aluminium ou de composants chinois ont été supportés par les entreprises qui les importaient pour produire, puis par les consommateurs, y compris les plus pauvres. In fine, le découplage entre les économies chinoise et américaine recherché par Trump aura pour conséquence un renforcement de l’autonomie, voire de l’autarcie chinoise. C’est, à mon sens, une énorme gaffe stratégique.

Durant son mandat, les Etats-Unis n’ont-ils pas gagné leur indépendance énergétique?

Le mouvement en faveur du pétrole de schiste était déjà bien engagé durant les années Obama. La croissance du secteur des énergies fossiles émettrices de gaz carbonique s’est simplement accélérée avec Donald Trump.

Quel impact aurait la victoire de Joe Biden sur le commerce mondial?

Si Joe Biden est élu, il reviendra à la table de l’OMC et rouvrira un espace à la coopération. Mais ce changement de posture ne changera pas la position des Américains sur la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine qui est désormais enracinée dans le système politique et qui va structurer le système international pour les décennies à venir. Les Républicains tout comme les Démocrates considèrent que les Etats-Unis sont vulnérables à l’Empire du Milieu. Et les Chinois partagent désormais la même analyse. Nous sommes revenus à une forme de guerre froide.

Et si Donald Trump est réélu?

Il continuera à ‘déglobaliser’ les Etats-Unis, à tenter de démanteler le système multilatéral et à s’asseoir sur les règles de l’OMC. Il vient d’ailleurs de le faire en bloquant l’élection de la candidate nigériane à la direction générale de l’OMC, qui avait reçu le plus de soutiens. Trump veut tordre le bras à tout le monde. Il n’a pas détruit le multilatéralisme mais il l’a sérieusement endommagé au moment où il est déjà mal en point.

Par ses attaques contre la Chine, Trump a-t-il affaibli ou renforcé le rayonnement économique de l’Empire du milieu?

Ses attaques ont renforcé le sentiment, justifié et partagé, que les échanges économiques avec la Chine ne se font pas dans des conditions assez justes. Elles ont eu pour effet de faire grossir l’éléphant qui était dans la pièce depuis longtemps. Mais cette politique du bras de fer n’a rien résolu. Les Chinois sont paradoxalement devenus les chantres du libéralisme commercial. Ils se sont convaincus qu’ils pouvaient passer outre les Etats-Unis et s’ouvrir un boulevard géostratégique.

Quid de la mise à l’index d’un groupe comme le chinois Huawei qui est partout en recul à l’étranger?

S’il est en recul à l’international, il se renforce sur le marché chinois. Autant dans ses ventes de mobiles que d’équipements 5G. On démondialise Huawei, mais il a toute la place qu’il veut en Chine. Laquelle ne se privera pas de bloquer l’avancée de Nokia et Ericsson chez elle. Qui gagne dans ces conditions?

Son administration a aussi engagé un bras de fer contre l’Europe sur la taxe numérique et le dossier Boeing-Airbus, à quoi faut-il s’attendre demain?

Quel que soit le vainqueur des élections, je ne vois guère de différence. Le conflit sur les aides d’Etat à Boeing et Airbus dure depuis vingt ans. Pour l’instant, nous en sommes à calculer de part et d’autre les surtaxes respectives appliquées sur les produits européens et américains en rétorsion de ces aides condamnées à l’OMC. La vraie question c’est de parvenir à s’entendre pour éviter que n’émerge un géant chinois de l’aéronautique. Sur la question de la taxe dite Gafa, je ne vois pas les Etats-Unis abandonner leurs champions numériques qui demandent à leur administration de défendre leurs privilèges, même si Joe Biden arrive à la Maison Blanche. Ce sera plutôt la mise en cause de leurs pratiques concurrentielles qui rapprochera les Etats-Unis et l’Europe.

Le Forum de Paris sur la Paix qui se déroule du 11 au 13 novembre veut repenser la gouvernance mondiale mise à mal par Donald Trump, peut-on inverser les choses?

Trump ou Biden, le monde est en train de basculer vers l’Asie. Mais à partir d’un système qui marche encore avec le logiciel occidental, lequel servait à produire de la coopération sur tous les plans : le commerce, la santé, l’environnement, la lutte contre le terrorisme, la sécurité en général. En rythme de croisière, ce système générait 50% de coopération et 50% de compétition. Aujourd’hui le rapport est de 20-80%, avec le risque d’aboutir à des fractures insoutenables, comme en matière de vaccin anti-Covid. Nous militons pour introduire d’autres modes de gouvernance, afin de renouer un dialogue en impliquant de nouveaux acteurs en plus des diplomaties traditionnelles. Nous plaidons en faveur d’un ‘polylatéralisme’ associant aussi des organisations philanthropiques, des villes, des ONG, des entreprises, des scientifiques. Ces approches ont fait leur preuve en matière de maitrise de l’épidémie du Sida ou pour aboutir aux Accords de Paris contre le réchauffement climatique.

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