L’Europe à son tour surtaxe 4 milliards de dollars de produits américains

Dans le litige Airbus-Boeing, les Vingt-Sept ont opté pour le rapport de force avec Washington.

Par Anne Rovan Publié hier à 20:11, mis à jour hier à 20:11

Pas question d’attendre l’installation de l’administration Biden et de perdre encore de précieux mois. Comme le laissaient entendre plusieurs diplomates européens en fin de semaine dernière, l’UE a voulu frapper vite. Elle a annoncé lundi de nouveaux droits de douane contre les produits américains, soit deux semaines après le feu vert effectif de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) dans le litige qui l’oppose aux États-Unis sur les aides d’État à Boeing. Ceci moins de deux jours après avoir pris acte de l’élection de Joe Biden.À LIRE AUSSI : Droits de douane: une riposte qui handicape le 737 Max de Boeing

«Nous avons clairement indiqué que nous voulions régler ce problème très ancien. Malheureusement, malgré tous nos efforts, nous prenons cette mesure en raison du manque de progrès de la part des États-Unis», a déclaré, à l’issue d’un Conseil des ministres européens du Commerce, le nouveau VRP de l’UE, Valdis Dombrovskis. Lequel a insisté à plusieurs reprises sur le fait que l’Union reviendrait immédiatement sur ces droits de douane si les Américains levaient ceux qui ont été imposés à l’UE voici un an dans le cadre de l’interminable conflit Boeing-Airbus. «Retirer les taxes serait gagnant-gagnant», a-t-il affirmé.

Vins français visés

Cela fait un an que l’Union demande aux Américains de suspendre les droits de douane portant sur l’équivalent de 7,5 milliards de dollars de produits européens. En vain alors même que les Européens affirment s’être mis en conformité sur les aides accordées à Airbus. D’où la décision de passer à la vitesse supérieure. «On ne laissera pas nos entreprises sans défense», a justifié Franck Riester, alors que les Américains taxent notamment le vin et les fromages à hauteur de 25 % depuis un an. «Pour les seuls vins français, le manque à gagner est évalué à 400 millions d’euros», a précisé le ministre délégué au Commerce extérieur.

Dans l’absolu, le calendrier de l’UE semble curieux. En réalité, il viserait avant tout à profiter des derniers mois de la présidence Trump pour tenter de régler ce qui peut éventuellement l’être au plan commercial entre les deux puissances afin, affirme-t-on à Bruxelles, de ne pas faire partir d’un mauvais pied, en janvier 2021, les relations entre l’UE et le prochain président des États-Unis. «Nous voulons régler cela avec l’Administration Trump afin que cela ne pollue pas notre relation avec l’administration Biden», explique-t-on à la Commission. Comme l’a souligné le ministre allemand de l’Économie, Peter Altmaier, cette stratégie a convaincu la grande majorité des États membres. De fait, aucun pays n’a voté contre. Seulement une poignée s’est abstenue.

Nous espérons que les États-Unis changeront de cap d’un point de vue commercial en renonçant à la politique autarciste qui a distingué la présidence TrumpNicola Bertinelli, président du consortium italien des producteurs de parmesan

Concrètement, l’équivalent de 4 milliards de dollars de marchandises américaines importées par l’UE seront taxées dès ce mardi. Selon la liste communiquée par la Commission et publiée au Journal officiel de l’UE, des droits de douane de 15 % frapperont les avions Boeing, les Européens s’alignant donc sur les tarifs américains qui étaient de 10 % initialement et avaient été portés à 15 % au cours de l’été. Ils s’élèvent à 25 % sur les certains produits agricoles et industriels ciblés pour l’union. Les représailles visent ainsi tous les modèles Boeing (1,8 milliard de dollars soit 44 %), des produits agricoles (722 millions), des produits agricoles transformés (364 millions) ainsi que des marchandises industrielles (1,14 milliard). La longue liste de codes douaniers obscurs désigne les chargeuses-pelleteuses, les tracteurs, des équipements de fitness, certaines protéines mais aussi le tabac ou les spiritueux sans que la Commission ne précise si le Bourbon ou le ketchup, évoqués, sont bien visés.

Ces représailles ont été saluées par les entreprises européennes actuellement pénalisées par la politique commerciale de l’Oncle Sam. «Nous espérons que les États-Unis changeront de cap d’un point de vue commercial en renonçant à la politique autarciste qui a distingué la présidence Trump», a déclaré Nicola Bertinelli, président du consortium italien des producteurs de parmesan. Pascal Lamy se montre toutefois bien moins optimiste. «L’idée que Trump négocierait quelque chose avec les Européens me semble être totalement farfelue, confie l’ancien directeur général de l’OMC. On peut penser que ce qui n’était pas possible sous Trump le deviendra sous Biden, c’est-à-dire trouver un accord sur les subventions accordées des deux côtés. Reste à savoir si chez Airbus et Boeing, on est prêt à revenir à la table des négociations.» À l’entendre, les Européens sont loin d’en avoir fini avec le différend Boeing-Airbus.