Tedros Adhanom Ghebreyesus et Pascal Lamy : « La promotion de la paix et la prévention du Covid-19 ne peuvent exister l’une sans l’autre »

TRIBUNE

Tedros Adhanom Ghebreyesus – Directeur-Général de l’OMS

Pascal Lamy – Président du Forum de Paris sur la Paix

La menace commune exige une réponse mondiale, soulignent dans une tribune au « Monde » le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé et le président du Forum de Paris sur la paix, appelant à développer l’Accélérateur ACT, dispositif lancé par l’OMS pour créer et partager de nouveaux outils de lutte contre le virus

Tribune. Historiquement, la recherche de la paix s’est heurtée à de nombreux obstacles, les parties adverses étant poussées à l’affrontement par des objectifs contradictoires, incapables de se rassembler autour d’une cause commune. Comme nous le savons tous trop bien, ces conflits ont laissé des pays et des communautés en ruines, anéantissant la santé et les espoirs des populations en première ligne.

Aujourd’hui, nous sommes toutefois confrontés à un ennemi commun qui ne connaît ni frontières ni allégeances politiques ou idéologiques. Si nous ne parvenons pas à la maîtriser, la pandémie de Covid-19 nous affectera tous, à bien des égards. Cependant, cette crise est aussi une illustration moderne inédite de l’importance cruciale de la santé publique pour garantir notre paix et notre prospérité communes.

Le nouveau coronavirus s’est très facilement propagé à travers le monde, en particulier dans les pays mal préparés à lutter contre ce fléau. En plus des grandes souffrances et des pertes humaines qu’elle cause, la pandémie attaque également les piliers essentiels de la société, des systèmes de santé aux écoles, des emplois aux échanges.

Appel à un cessez-le-feu mondial

Le chaos qui en résulte menace à son tour la paix et la prospérité des communautés et des pays du monde entier. Et surtout, il aggrave la situation des populations les plus vulnérables, dont de nombreuses luttaient déjà pour survivre dans des régions en proie à la guerre et à l’insécurité.

La menace commune posée par le Covid-19 exige une réponse véritablement mondiale. Une réponse qui nous rassemblera afin de préserver nos sociétés et d’assurer leur prospérité. En effet, maîtriser la pandémie requiert apaisement et unité. C’est sur ce constat que s’est appuyé l’appel à un cessez-le-feu mondial du secrétaire général des Nations unies.

Malgré les appels répétés à la solidarité mondiale et à l’unité nationale, nous avons été témoins d’une profonde discorde et d’une grande méfiance, alimentées par la politisation de la pandémie et la désinformation. Nous nous indignons de constater qu’au lieu de nous unir pour répondre à cette crise inédite, dans de nombreuses régions du monde des communautés se retrouvent plus éloignées que jamais, y compris sur les champs de bataille.

Une collaboration mondiale

La promotion de la paix et la prévention du Covid-19 ne peuvent exister l’une sans l’autre. Si nous créons des conditions favorables à la paix, les services de santé essentiels tels que les dépistages et les traitements pourront mieux se développer. Ainsi, les populations mondiales pourront être protégées du nouveau coronavirus et la santé de tous sera mieux épargnée.

Les gouvernements, les scientifiques, les donateurs et les Nations unies ont commencé à unir leurs forces pour lutter contre le Covid-19, proposant un éventail de solutions fondées sur la science et la solidarité. Le dispositif pour accélérer l’accès aux outils de lutte contre le Covid-19 (Accélérateur ACT) est une collaboration mondiale qui fait partie de ces missions historiques.

En avril, l’OMS et ses partenaires ont lancé l’Accélérateur ACT, pour faire avancer le développement, la production et la distribution équitable de nouveaux outils de lutte contre le Covid-19. Nous remercions la France, l’Allemagne, l’Afrique du Sud et la Commission européenne d’avoir permis la création de la plate-forme politique nécessaire au succès de cette initiative.

Renforcer l’Accélérateur ACT

Dans le cadre de l’Accélérateur ACT, 186 pays ont à présent adhéré au projet COVAX afin de garantir qu’une fois que nous disposerons d’un vaccin sûr et efficace, celui-ci sera mis à disposition des personnes les plus exposées au virus à travers le monde. Cet effort incarne le type et l’ampleur de la collaboration mondiale dont nous avons besoin aujourd’hui. Une collaboration axée sur des objectifs de promotion de la santé et de protection des sociétés.

Sans de telles coalitions, sans la mobilisation d’efforts et de ressources supplémentaires, nous craignons une frénésie du nationalisme vaccinal, ce qui conduirait à une situation politiquement tendue et potentiellement mortelle. En effet, seuls quelques pays concentreraient l’intégralité des diagnostics, traitements et vaccins mondiaux, divisant ainsi le monde en deux.

La troisième édition du Forum de Paris sur la paix a notamment pour vocation de renforcer l’Accélérateur ACT. Le 12 novembre, l’événement accueillera une discussion politique entre le président français, la première ministre norvégienne, l’OMS et Melinda Gates, coprésidente de la fondation homonyme.

La poursuite de la « santé pour tous »

Le Forum représente une occasion décisive de confirmer les objectifs de l’accélérateur : sortir de la crise et assurer un accès équitable aux vaccins, diagnostics et thérapies pour tous les pays en tant que biens publics mondiaux. La poursuite de la « santé pour tous » et d’une couverture médicale universelle s’inscrit aussi dans cette approche de la paix.

Nous appelons tous les gouvernements à continuer à suivre cette voie avec nous, en investissant dans la santé de leurs populations, plutôt que dans la course à l’armement. En 2019, les dépenses militaires mondiales ont atteint leur niveau le plus élevé depuis 1988 : 1 920 milliards de dollars au total, soit 250 dollars par personne.

En parallèle, on estime qu’environ un tiers de ce montant, soit à peine 90 dollars par personne, serait nécessaire pour atteindre les objectifs de développement durable liés à la santé dans les pays à faible revenu.

La condition de la paix

S’agissant du Covid-19, 28,5 milliards de dollars, dont 4,5 milliards de dollars de manière urgente, suffiraient à financer l’ensemble des activités de l’Accélérateur ACT, de la production et de l’expédition de tests de diagnostic rapide aux pays qui en ont besoin, à l’intensification du développement indispensable de traitements et de vaccins pour protéger les personnes contre les effets néfastes du virus.

Imaginons qu’un investissement similaire aux investissements militaires soit réalisé dans les capacités de santé publique afin d’aider les communautés à anticiper, prévenir, détecter et répondre rapidement aux épidémies et autres urgences sanitaires. Nous invitons tous les pays à suivre cette voie et à donner la priorité à la protection et à la promotion de la santé pour tous. La paix est à cette condition.

Tedros Adhanom Ghebreyesus (Directeur-Général de l’OMS) et Pascal Lamy (Président du Forum de Paris sur la Paix)