Guerre commerciale : l’Europe s’arme enfin

Face à l’expansion chinoise et au protectionnisme américain, l’Union européenne, fervente partisane du libre-échange, cherche une nouvelle voie pour défendre son industrie et restaurer une certaine souveraineté.

Par Marie Charrel

« Le jour d’après ne ressemblera pas au jour d’avant », promet-il, la main sur le cœur. Ce jour-là, le 31 mars, Emmanuel Macron rend visite aux salariés de l’usine Kolmi-Hopen, produisant des masques à Saint-Barthélemy-d’Anjou (Maine-et-Loire), près d’Angers. Alors que la première vague de la pandémie de Covid-19 frappe l’Europe, certains pays membres se découvrent, avec stupeur, à court de masques, de médicaments et de matériel médical, en grande partie fabriqués en Asie. Pour répondre à l’inquiétude des Français, le chef de l’Etat s’engage alors : le combat contre le virus sera aussi celui des relocalisations. « Notre priorité est de produire plus sur le sol national pour réduire notre dépendance, martèle-t-il. Nous devons rebâtir notre souveraineté nationale et européenne. »

Dans l’industrie automobile, l’informatique ou la fabrication de vélos, les usines tricolores ou allemandes se heurtent rapidement au même problème : parce que les frontières se ferment pour endiguer la propagation du coronavirus, certaines pièces indispensables à la production sont bloquées dans l’empire du Milieu. « La pandémie a accéléré une prise de conscience à l’œuvre depuis quelques années : celle de notre trop grande dépendance à la Chine », résume Chloé Ridel, directrice adjointe de l’Institut Rousseau, un think tank de gauche. Les chaînes d’approvisionnement, mondialisées à l’extrême ces dernières décennies pour des raisons de coût, apparaissent soudain comme le maillon faible de l’Europe.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Avec le Covid-19, l’Allemagne a compris l’urgence de renforcer la « souveraineté » technologique européenne

Il n’en fallait guère plus pour relancer le débat sur les délocalisations, récurrent en France, et la nécessité d’une « Europe qui protège ». Celle-ci en fait-elle assez contre la concurrence des pays à bas coût ? Se défend-elle suffisamment face au géant chinois ? Est-elle allée trop loin dans l’ouverture ? Peut-être. Il faut dire que l’Union européenne (UE) est, depuis son origine, l’un des grands promoteurs du libre-échange. « C’est même dans son ADN », rappelle Sébastien Jean, spécialiste du commerce et directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii). A l’après-guerre, c’est pour rendre « matériellement impossible » les conflits entre eux que les pays fondateurs ont bâti un marché commun sans droits de douane, d’abord pour le charbon et l’acier, avant de l’élargir. Puis de défendre les mêmes valeurs à l’extérieur.

« L’UE affiche un surplus commercial important »

Ces dernières années, face à la paralysie de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et au protectionnisme croissant des Etats-Unis, Bruxelles a ainsi multiplié les accords commerciaux bilatéraux avec une série de pays – Canada, Japon ou Marché commun du Sud (Mercosur). Tout en instaurant, en parallèle, des droits antidumping pour protéger certains secteurs, comme la sidérurgie, plus ou moins efficaces.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Katherine Tai, le futur visage du commerce américain

Sur son site Internet, la Commission européenne s’emploie à démontrer que l’Europe tire parti du libre-échange grâce à ces accords. Ainsi, celui signé en 2010 avec la Corée du Sud a permis de tripler les ventes de voitures vers le pays du Matin-Calme, assure-t-elle, tout en égrenant les chiffres : l’Europe est la première exportatrice mondiale de services, chaque milliard d’euros d’exportation supplémentaire crée 14 000 emplois, tandis que 36 millions d’emplois européens, soit un travailleur sur sept, dépendent du commerce extérieur. L’UE, grande gagnante de la mondialisation ? Ne pèche-t-elle pas, au moins un peu, par naïveté sur le sujet ? « Non, les chiffres montrent le contraire : l’UE affiche un surplus commercial important », souligne Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC. Ce qui signifie qu’elle exporte plus qu’elle n’importe, et ses partenaires, comme les Etats-Unis, ont souvent interprété cela comme le fruit d’une ouverture commerciale agressive.

Seulement, voilà : à y regarder de près, cet excédent commercial est surtout celui de l’Allemagne et des Pays-Bas. Il est plus modéré dans les autres pays, et certains sont plutôt déficitaires. A l’exemple de la France, où la mondialisation est considérée avec bien plus de méfiance qu’outre-Rhin ou en Europe du Nord. Surtout depuis la crise de 2008, durant laquelle la désindustrialisation tricolore a encore accéléré. « Les accords de commerce et d’investissement ont joué un grand rôle dans l’affaiblissement du secteur public, en le libéralisant et en favorisant sa privatisation », dénoncent également un collectif d’ONG, dont Attac France et Les Amis de la Terre. Dans un appel publié le 25 novembre, elles appellent Bruxelles à revoir sa politique commerciale pour favoriser « la relocalisation écologique et sociale ».

« Les bons emplois de la classe moyenne sont devenus plus rares »

Comme elles, beaucoup désignent la concurrence déloyale des pays à bas coût comme responsable des fermetures d’usines et du délitement du tissu industriel. « L’insécurité économique a augmenté en Europe, et les bons emplois de la classe moyenne sont devenus plus rares, résume Dani Rodrik, professeur d’économie internationale à Harvard. La mondialisation est l’un des facteurs, mais pas forcément le plus important : le progrès technique favorisant les jobs les plus qualifiés joue également, tout comme les dérégulations du marché du travail dans certains Etats. »

Si la mondialisation fait des perdants, elle n’est pas la seule au banc des coupables. « Pour preuve, certains pays très ouverts aux échanges, comme les nordiques, parviennent à mieux protéger les travailleurs les plus fragiles », ajoute Chad Bown, économiste au think tank Peterson Institute de Washington, et ancien conseiller de Barack Obama pour les questions commerciales. D’ailleurs, ces politiques de protection relèvent des Etats, non de l’UE, souligne-t-on souvent à Bruxelles. Est-ce à dire que celle-ci ne peut pas en faire plus ?

Si, en particulier à l’égard de l’empire du Milieu. Longtemps, les Européens n’ont pas su voir que celui-ci piétinait les règles du libre-commerce. En 2001, lorsqu’il a rejoint l’OMC, ils étaient convaincus qu’il valait mieux l’intégrer à l’économie internationale, plutôt que risquer de le voir jouer bande à part : tout le monde serait gagnant, pariaient-ils. « Mais il était difficile d’imaginer, à l’époque, que la Chine deviendrait aussi vite aussi riche », reconnaît Pascal Lamy. Car celle-ci ne tarde pas à subventionner massivement ses entreprises d’Etat, tout en compliquant l’accès à ses marchés aux investisseurs. Elle s’empare des technologies étrangères, puis commence à racheter des entreprises du Vieux Continent : Club Med, St Hubert, ou le port du Pirée, en Grèce, et le numéro un de l’assurance au Portugal, Fidelidade…

« Changement de ton » en 2016

Pendant que les Américains haussent le ton, les Européens, eux, tardent à régir. Tout change en 2016, lorsque l’entreprise chinoise Midea met la main sur l’usine de robots Kuka, un fleuron allemand. « Un choc : pour la première fois, les Allemands se sont sentis la proie de la Chine, explique le Néerlandais Luuk van Middelaar, ancien membre du cabinet de l’ex-président du Conseil européen (2010-2014) Herman Van Rompuy, et auteur de plusieurs ouvrages sur l’Europe. Sous leur impulsion, l’UE a opéré un véritable changement de ton. » Elle est désormais plus soucieuse de se défendre face aux achats chinois. Mais pas seulement. « Les règles du commerce international sur les subventions ne suffisent plus à assurer une concurrence loyale avec la Chine, ajoute M. Lamy. Dès lors, deux options : revoir ces règles pour remédier à leurs insuffisances, ou bien, comme le fait l’UE depuis quatre ans, mobiliser davantage les instruments de défense commerciale. »

De fait, celle-ci n’a désormais de cesse de renforcer ses mesures antidumping et antisubventions. Depuis 2016, elle a instauré des mécanismes de filtrage des investissements étrangers, créé un procureur commercial européen, tente d’imposer une taxe sur les GAFA aux Américains. Surtout : en 2019, la Commission a enfin reconnu à la Chine le statut de « rival stratégique »« Toutes ces mesures traduisent la volonté de mieux protéger les Européens », résume Sylvie Matelly, directrice adjointe de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

« L’UE doit se penser comme une puissance capable de répliquer fermement face aux éventuelles sanctions : il y a un début de prise de conscience, mais on en est encore loin » Tara Varma, directrice du bureau parisien du think tank européen ECFR

Il était temps. Car ces dernières années, l’UE était prise dans un étau de plus en plus serré entre Pékin et Washington, les deux empires entrés en guerre commerciale. A cet égard, l’arrivée de Joe Biden à la présidence américaine adoucira sans doute les relations transatlantiques. Mais pas forcément l’orientation protectionniste prise par la Maison Blanche, avant même l’arrivée de Donald Trump.

« Si elle veut tenir tête, l’UE doit mieux articuler ses priorités économiques et géopolitiques, comme l’ont toujours fait la Chine et les Etats-Unis, juge Tara Varma, directrice du bureau parisien du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), un think tank européen. Elle doit se penser comme une puissance capable de répliquer fermement face aux éventuelles sanctions : il y a un début de prise de conscience, mais on en est encore loin. » Car forger un consensus fort entre les vingt-sept Etats membres, aux intérêts parfois divergents, n’a rien de simple.

Limiter le coût social des délocalisations

En attendant, ces derniers gagneraient à en faire plus, au niveau national, pour mieux protéger les perdants de la mondialisation et du progrès technologique. En s’inspirant du modèle nordique pour développer la formation des travailleurs, afin de leur permettre de changer de secteur lorsque le leur décline. Ou en veillant à ce qu’aucune région ne soit désertée par les services publics et les dessertes de transport – première étape, bien souvent, du déclin industriel local.

Mais l’échelon européen peut également agir. « Par exemple, en finançant des programmes nationaux : c’est ce qu’il a fait pendant la pandémie avec le fonds Sure, aidant les Etats à payer leur chômage partiel », souligne Jacob Funk Kirkegaard, économiste au German Marshall Fund, une institution qui promeut les relations transatlantiques. Ou en dopant le Fonds européen d’ajustement à la mondialisation. Créé en 2006, celui-ci aide les Etats à financer la réorientation professionnelle de salariés victimes de fermetures d’usines, mais il reste peu connu.

Limiter le coût social des délocalisations, donc. Mais si elle ne veut pas être devancée par ses concurrents, l’Europe devrait aussi mettre plus d’argent dans les industries du futur, estime Jacob Kirkegaard. Elle a commencé, en développant une filière pour construire des batteries électriques dans plusieurs Etats membres. « Pas sûr que cela suffise, néanmoins, face à l’activisme chinois et à ses subventions massives », redoute un eurodéputé, sous le couvert de l’anonymat. Il regrette que le plan de relance européen de 750 milliards d’euros ne finance pas plus largement l’innovation.

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