La Chine, bulldozer de la croissance mondiale

L’empire du Milieu accélère (1/5). L’économie nationale pourrait connaître, en 2021, un rebond de l’ordre de 8 %, après avoir évité l’écueil de la récession en 2020. Dans les toutes prochaines années, le géant asiatique abandonnera son statut de pays émergent pour celui de pays développé.

Par Frédéric Lemaître(Pékin, correspondant)

L’épidémie ? Quelle épidémie ? Si 2021 se déroule comme les économistes le pronostiquent, la Chine aura franchi le cap de la crise sans encombre. Son produit intérieur brut (PIB) devrait atteindre, au terme de l’année, le niveau que les conjoncturistes occidentaux avaient anticipé dans leurs prévisions établies à la fin de 2019, soit avant l’apparition du Covid-19.

Avec néanmoins une différence : au lieu d’avoir connu, en 2020 et en 2021, deux millésimes marqués par une croissance annuelle d’environ 5 %, le géant asiatique devrait enregistrer une progression de son produit intérieur brut (PIB) de l’ordre de 2 % seulement en 2020 (le chiffre officiel sera connu lundi 18 janvier), mais suivie d’un rebond exceptionnel – environ + 8 % espérés cette année ; et + 7,9 %, selon les estimations de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI).

Aucun autre pays du G20 ne devrait afficher une performance comparable. Plus que jamais, la Chine constitue la locomotive d’une économie mondiale qui, d’après les dernières prévisions du FMI, ne devrait se relever du Covid-19 qu’au deuxième semestre. Luke Barrs, l’un des stratèges de la banque américaine Goldman Sachs, qualifie même la période actuelle de « phénomène chinois », offrant aux investisseurs une « occasion qui ne se présente pas deux fois dans une génération ».

Réduction de l’écart avec les Etats-Unis

Deux conséquences importantes en découlent. Ainsi, la Chine devrait, dans les toutes prochaines années, passer du statut de pays en développement à celui de pays développé. Pour la Banque mondiale, les Etats qui entrent dans cette catégorie sont ceux dont le PIB par habitant s’élevait, en 2019, à au moins 12 536 dollars (environ 10 250 euros, au cours actuel). A l’époque, la Chine n’en était qu’à 10 262 dollars. Toutefois, nombre d’experts prophétisent qu’elle dépassera dès 2022 ou 2023 le seuil qui sera alors retenu par les institutions internationales.

Le PIB de la Chine rattrapera celui des Etats-Unis dès 2028 ou éventuellement 2029, en tout cas plus tôt que ne le laissaient augurer les perspectives

Cela ne fera pas forcément les affaires de Pékin. Au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la Chine a toujours défendu son statut de pays émergent et les avantages douaniers qui s’y rattachent. « La question est de savoir si elle est encore un pays pauvre avec beaucoup de riches ou déjà un pays riche avec beaucoup de pauvres », avait coutume de dire, ces dernières années, Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC (de 2005 à 2013). D’ici peu, le débat n’aura plus lieu d’être.

Autre conséquence majeure : comme, dans le même temps, l’économie américaine devrait se contracter de plus de 4 % en 2020 et n’afficher un rebond que de 3 % cette année, l’écart entre les deux principales puissances mondiales se réduit plus rapidement qu’anticipé.

Deux organismes indépendants, le Centre pour la recherche sur l’économie et les affaires (CEBR), sis à Londres, et le Centre japonais pour la recherche économique (JCER), sont parvenus à la même conclusion : le PIB de la Chine rattrapera celui des Etats-Unis dès 2028 ou éventuellement 2029, en tout cas plus tôt que ne le laissaient augurer les perspectives.

Priorités qualitatives

Lorsque le pays a adhéré à l’OMC, en 2001, son PIB était environ sept fois inférieur à celui des Etats-Unis. Entre-temps, il a plus que décuplé, quand celui de l’Oncle Sam a doublé. Le phénomène n’est pas près de s’arrêter.

En effet, l’objectif fixé par Xi Jinping, président de la République et secrétaire général du Parti communiste (PCC), est de doubler le PIB entre 2020 et 2035, ce qui suppose une croissance annuelle comprise entre 4,5 % et 5 %. Par ailleurs, les experts nippons précisent que les calculs du JCER ne prennent pas en compte Hongkong. Si l’on inclut cette région, de plus en plus intégrée à la Chine continentale, le PIB national pourrait, en 2035, avoisiner celui des Etats-Unis et du Japon réunis.

Dans ces conditions, la priorité des hiérarques de Pékin est, à court terme, d’éviter toute sortie de route. En 2020, ils avaient laissé filer le déficit du gouvernement central jusqu’à 3,6 %, du jamais-vu depuis 1960. Ce n’est, en principe, qu’en mars, lors de la réunion annuelle du Parlement, que se dégagent les grands équilibres macroéconomiques de l’année en cours. Nul ne sait donc ce qu’il en sera. Cependant, pour le premier ministre, Li Keqiang, le résultat de la politique menée en 2020 s’est révélé « meilleur que prévu », laissant entrevoir un retour progressif à un déficit « normal », c’est-à-dire de 3 %.

En attendant, les dirigeants se contentent d’établir des priorités qualitatives. Huit d’entre elles ont été rendues publiques, mi-décembre 2020. En tête figurent « le renforcement des capacités stratégiques nationales », suivi du « contrôle dechaînes d’approvisionnement ». Le découplage mis en œuvre par l’administration Trump, et notamment l’extension de la liste (entity list) des entreprises chinoises avec lesquelles les Américains ne sont plus autorisés à commercer, embarrasse davantage les Chinois que ceux-ci veulent bien l’admettre.

La demande intérieure, enjeu prioritaire

Alibaba et Tencent pourraient venir grossir les rangs des trente-cinq entreprises déjà répertoriées dans cette liste noire, selon des informations publiées jeudi 7 janvier par le Wall Street Journal. Ne plus dépendre des Etats-Unis dans certains secteurs stratégiques, en particulier celui des semi-conducteurs, représente la priorité, voire l’obsession, des responsables politiques chinois.

L’augmentation de la demande intérieure ne vient qu’en troisième position. Une bonne partie de la croissance repose sur les exportations. Celles-ci, en dépit de la guerre commerciale, se sont hissées à un niveau record à la fin de l’année 2020. C’est une force, mais aussi une faiblesse. Le découplage et la faible croissance attendue en 2021 en Occident vont d’ailleurs peser sur l’économie chinoise. Ces deux raisons ont amené le FMI à réviser à la baisse ses prévisions de croissance pour la Chine, les ramenant de 8,2 % en octobre 2020 à 7,9 % en janvier. Si le monde se portait mieux, la Chine s’en trouverait encore renforcée.Lire aussi  La Chine prête à soutenir davantage sa croissance

La demande intérieure est un enjeu prioritaire, mais de quelle demande parle-t-on ? En mai 2020, le premier ministre avait fait sensation, en révélant que 600 millions de Chinois vivaient avec moins de 1 000 yuans (126 euros) par mois. Malgré tout, il semble que le grand soir de la redistribution sociale et fiscale ne soit pas pour demain. A en croire le magazine américain Forbes, les 400 Chinois les plus riches ont vu, en 2020, leur fortune croître de 64 %, pour atteindre 2 100 milliards de dollars.

Diminution des disparités entre régions

Là aussi, l’écart avec les Américains se resserre. Pourtant, l’impôt sur les successions n’est toujours pas à l’ordre du jour à Pékin. Afin de stimuler la demande, la Chine mise essentiellement sur le développement des infrastructures publiques. En août 2020, les chemins de fer nationaux ont annoncé vouloir relier, d’ici à 2035, toutes les villes de plus de 500 000 habitants au réseau à grande vitesse, ce qui implique de porter celui-ci de 36 000 kilomètres à 70 000 kilomètres.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  La grande pauvreté rurale en voie de disparition en Chine

L’ère des grands travaux n’est pas achevée. Le pays, surtout dans les zones reculées, n’est qu’un vaste chantier. Autoroutes, voies ferrées et tours d’habitations sont au cœur du désenclavement de l’ouest du pays et jouent un rôle majeur dans les programmes de lutte contre la grande pauvreté rurale. Avec succès. Depuis une dizaine d’années, les disparités entre les régions diminuent, constate la Banque mondiale dans son rapport sur la Chine, intitulé « From Recovery to Rebalancing » (« De la reprise au rééquilibrage ») et paru en décembre 2020.

« Innovation » et « qualité de la croissance » sont les nouveaux mantras des dirigeants chinois

Ce désenclavement n’est pas que géographique, il est aussi sectoriel. « La croissance dans les services devrait prendre l’ascendant dans la reprise économique et devancer celle dans l’industrie manufacturière. On s’attend à ce que plus de la moitié de la croissance en 2021 provienne des services », note la Banque mondiale.

D’ailleurs, « innovation » et « qualité de la croissance » sont les nouveaux mantras des dirigeants chinois. Aux yeux de Liu He, vice-premier ministre et homme de confiance de Xi Jinping pour les questions économiques, « les contradictions dans l’économie se trouvent toujours du côté de l’offre ». C’est donc sur ce levier qu’il faut agir, en rendant les entreprises plus compétitives et, surtout, en réorientant l’économie vers le haut de gamme et les services.

Contrôle renforcé du PCC sur le secteur privé

D’où peut-être la reprise en main des géants de la tech à l’œuvre depuis l’automne 2020. Le « renforcement [de la lutte] contre le monopole » et la « prévention de l’expansion désordonnée du capital » constituent, ensemble, l’une des priorités économiques de l’année 2021.

Manifestement, c’est le domaine de la technologie qui est visé. Les géants du Net sont accusés de jouer les intermédiaires peu scrupuleux, en incitant les Chinois à s’endetter, tout en faisant porter les risques sur d’autres, notamment les banques publiques. Or, celles-ci, opaques et peu performantes, constituent depuis des années l’un des talons d’Achille d’une économie accro au crédit.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Symbole de la tech chinoise, Alibaba tombe en disgrâce

Surtout, Pékin semble réaliser qu’Alibaba, Tencent, Baidu, Xiaomi et JD.com ont acquis trop de pouvoir. Ces entreprises privées forment désormais un oligopole susceptible de nuire à l’innovation et détiennent une masse de données sur les consommateurs chinois infiniment supérieures à celles détenues par les banques publiques.

C’est, dit-on, parce que Jack Ma refusait de partager ce trésor numérique avec les régulateurs qu’il est aujourd’hui en disgrâce. Le traitement qui sera réservé au fondateur d’Alibaba – qui n’a pas réapparu en public depuis le 31 octobre 2020 – et, plus largement, aux mastodontes de la tech reste l’une des inconnues majeures de 2021. Signe que le sujet est particulièrement épineux, les médias chinois auraient, selon le Financial Times, reçu l’ordre d’observer le silence le plus complet sur les déboires de Jack Ma.

Au-delà de la tech, c’est le sort réservé aux entreprises privées qui sera scruté en 2021, notamment par les Occidentaux. Le renforcement du contrôle du PCC sur le secteur privé est manifeste, et d’ailleurs revendiqué par Xi Jinping. « Le gouvernement, l’armée, la société, les écoles, le Nord, le Sud, l’Est, l’Ouest : le Parti contrôle tout », avait-il affirmé lors du congrès du PCC, en 2017. Cela est plus vrai que jamais.

Tout sera fait pour que 2021, année du centenaire de la création du PCC, soit celle de tous les superlatifs, de sorte que M. Xi puisse se présenter triomphant devant le 20e congrès du Parti, en 2022. Atteindre simultanément les objectifs fixés – une croissance soutenue, un endettement maîtrisé, une économie moins gourmande en énergie et une réduction des inégalités – relève, pour maints observateurs, de la quadrature du cercle. Qu’importe : en 2021, les arbres doivent monter jusqu’au ciel. Au moins provisoirement.

Frédéric Lemaître(Pékin, correspondant)