Biden – Trump : même objectif, nouvelles armes ?

Investiture de Joe Biden aujourd’hui à Washington : le nouveau président des Etats-Unis a promis de « Reconstruire en mieux » l’économie du pays. Entre l’héritage de Donald Trump et la dette envers la gauche radicale, en a-t-il les moyens ?

Avec son plan de « Sauvegarde » de 1900 milliards de dollars, Joe Biden réussit à réunir les encouragements à la fois du Guardian britannique plutôt à gauche et du Financial Times libéral : un plan d’urgence presque aussi massif que celui de Donald Trump et taillé sur mesure, ou plutôt à la démesure de la crise économique actuelle :  

Si l’économie américaine montre une « assez bonne résistance » note l’économiste Florence Pisani de Candriam, avec une croissance en baisse de « seulement » 4 % voire moins en 2020, les conséquences sociales sont cruelles : faillite de centaines de milliers de commerces, chômage qui rôde autour des 7 %, largement au dessus des 3,5 % d’avant la crise, un vingtaine de millions d’américains sans indemnités, et « 10 millions de personnes qui ne peuvent plus payer leurs traites et bien plus qui ne savent pas comment payer leur loyers » ajoutait Joe Biden lui-même dans un entretien au New York Times début décembre.  

« Frapper fort » et « voir grand »dit la nouvelle Secrétaire au Trésor Janet Yellen

La plus grande part du plan doit servir à limiter les dégâts sociaux : chèques de 1400 $ aux ménages – successeurs des « chèques Trump », hausse de l’assurance chômage de 300 $ à 400 $ par mois, soutien aux PME… Sur le plan sanitaire, clef de la relance, plus de 100 milliards de dollars doivent accélérer la lutte contre une crise « hors de contrôle » insiste Sylvie Matelly de l’IRIS, alors que le nombre de décès dépasse 400 000 morts.  

Joe Biden a déjà obtenu du Congrès une avance de 900 milliards de dollars en décembre et le vote du « paquet » maximal n’est pas assuré mais Florence Pisani veut y croire : « Si un second plan de soutien de 500 à 1000 milliards de dollars est voté rapidement, la croissance pourrait atteindre près de 5% en 2021 ». 

« Build Back Better » : Un deuxième plan de long terme pour relancer l’économie 

Il faudra de toutes façons dynamiser une croissance tombée à 2,3 % avant la crise du Covid et enrayer le déclassement face à la Chine. C’est pour en contrer l’effet que le candidat Biden avait annoncés sur tous les tons la création de 18 millions d’emplois « bien payés ».  

Le plan vise principalement à augmenter la production et l’emploi manufacturier, analysent Isabelle Lebon et Thérèse Rebières dans The Conversation : même enjeu que Donald Trump, une promotion du made in USA, mais une stratégie différente : non plus le levier la guerre commerciale, mais l’investissement productif  (700 milliards de dollars déjà annoncés dans la R&D et les nouvelles technologies) – ce que les baisses d’impôts de Trump n’étaient pas parvenues à provoquer.  

A l’inverse de son prédecesseur,  le plan Biden repose sur des hausses d’impôts sur les hauts revenus et entreprises, le verdissement  de l’économie (plus de 5000 Mrd $ sur 10 ans) ; et plus indirectement sur une certaine normalisation avec la Chine qu’il veut faire rentrer dans le jeu – et donc sous les règles – de l’OMC pour la tenir sous contrôle : même objectif que Trump, mais nouvelles armes.  

Joe Biden aura-t-il assez d’armes pour tenir ses promesses sociales ?   

Entre gérer l’héritage de Donald Trump et s’acquitter de sa dette envers l’aile gauche des Démocrates, la politique économique de Biden est d’emblée dans un couloir étroit dit Sylvie Matelly. Les hausses d’impôts sur les hauts revenus et entreprises, l’extension de l’assurance chômage ou le salaire minimum à 15 $ par heure annoncée pour 2024 pourraient se heurter aux mêmes obstacles politiques que la loi de réforme bancaire d’Obama, souvent critiquée comme inopérante ; et il faudra refaire 70 régulations environnementales mises à la corbeille sous Donald Trump.  

Quant au plan, il est cohérent, estime Florence Pisani : la modernisation des infrastructures, l’investissement dans l’éducation et de la qualité de l’enseignement, et la hausse du salaire minimum, apporteraient « facilement » 1 point de croissance supplémentaire par an jusqu’à 2024. L’agence Moody’s aussi donnait le programme de Biden gagnant de plus de 4 points de croissance face à celui de Trump. 

Reste quand même une énigme : 5000 milliards de dollars à apporter au budget que les hausses d’impôts ne suffiront pas à financer : « comme Trump avant lui Joe Biden espère qu’une croissance plus soutenue fera le reste ». Plus de croissance demande plus de croissance…  

Quelles chances d’une réelle inflexion économique ?  

Donald Trump n’avait pas directement donné d’argent aux classes moyennes et pauvres, mais une représentation politique, Joe Biden a fait de la redistribution sa priorité. Le doublement du salaire minimum serait un rééquilibrage qui renvoie aux périodes fastes de la working class américaine, alors que d’après Gabriel Zucman, depuis les années 70 la part du salaire minimum dans le salaire moyen a baissé de 27 % à 13 %.    

Le débat est politique et historique : dans Le Monde le Conseiller économique de l’Ambassade de France Renaud Lassus prédit « la fin d’un cycle historique et intellectuel aux Etats-Unis : le cycle libéral, libertarien lié au Reaganisme ». Face à lui l’ancien directeur de l’OMC Pascal Lamy est moins enthousiaste quant à la « ploutocratie » du Congrès américain et aux lobbyistes de Washington : question de perspective ; 

Mais aussi question de chiffres, affirme dans The Guardian l’économiste Jeffrey Frankel de Harvard, fervent défenseur de Joe Biden, pour qui « avec Biden, l’économie américaine est entre de bonnes mains ». Ses calculs montrent que depuis la deuxième guerre mondiale, les mandatures Démocrates ont enregistré une croissance moyenne de 4,3 % contre 2,5 % pour les Républicains. Imparable ? Il faudrait certainement pondérer.

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