Ngozi Okonjo-Iweala seule en lice pour prendre la tête de l’OMC

La candidate nigériane serait, en cas de désignation, la première femme à diriger l’Organisation mondiale du commerce.

Par Laurence Caramel et Julien Bouissou Publié le 06 février 2021 à 08h49

La voie est libre. Seule candidate à briguer le poste de directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) après le retrait, vendredi 5 février au matin, de sa rivale sud-coréenne Yoo Myung-hee, la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala a toutes les chances d’être la première femme, en plus d’être la première Africaine, à prendre la tête de cette institution sise à Genève. L’ex-président des Etats-Unis Donald Trump, hostile à l’OMC, bloquait sa désignation, qui nécessite le consensus des 164 pays membres.

Un obstacle levé vendredi soir par l’administration Biden, qui a apporté « son soutien appuyé » à Ngozi Okonjo-Iweala. Le Commissaire européen au commerce, Valdis Dombrovskis, s’est félicité de cet appui. « Elle est la candidate de l’Union européenne. Avançons maintenant avec sa nomination, pour donner la stabilité nécessaire à l’OMC et commencer les réformes dont l’organisation a tant besoin », a-t-il écrit sur Twitter.

« Un nouveau regard »

La candidate, à la double nationalité nigériane et américaine, n’a pas le même profil que ses prédécesseurs. Celle qui promet d’offrir à l’OMC « un nouveau regard » est d’abord la première dirigeante originaire d’Afrique, un continent qui n’a pas tiré profit de la mondialisation des échanges au cours des dernières décennies. La part du continent dans le commerce mondial est passée de 4,8 % au début des années 1970 à 2,5 % aujourd’hui.Lire aussi  La Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala, économiste chevronnée, en lice pour l’OMC

« L’ensemble des dispositifs de dumping directs ou indirects pratiqués par les grandes économies dans le domaine agricole entravent l’accès des produits africains au marché mondial », observait Junior Davis, directeur du département Afrique de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, il y a quelques semaines, quand, fait inédit, trois candidats africains s’étaient engagés dans la bataille pour le poste.

L’expérience politique de la Nigériane contraste avec le profil technocrate de son devancier, le Brésilien Roberto Azevedo. Mme Okonjo-Iweala a été directrice générale de la Banque mondiale, ministre des finances du Nigeria à deux reprises, puis conseillère à la Banque d’investissement Lazard. Ses opposants ont déploré son manque d’expérience en matière commerciale. « Mais l’OMC avait besoin d’une dirigeante qui puisse s’adresser directement aux chefs d’Etat et qui trouve des compromis, surtout en cette période de tensions », souligne un diplomate à l’OMC.

En pleine pandémie, la prochaine dirigeante devra résoudre en priorité la question épineuse des droits de propriété intellectuelle régissant la fabrication des vaccins et produits sanitaires

Depuis sa création en 1995, l’institution n’a jamais été aussi affaiblie. Elle est amputée de sa principale fonction, à savoir le règlement des différends commerciaux, en raison du blocage de son organe d’appel par Washington. Et elle n’a plus de directeur général depuis la démission, en septembre 2020, de M. Azevedo, parti travailler chez le géant américain des boissons PepsiCo.

En pleine pandémie de Covid-19, la prochaine dirigeante devra résoudre en priorité la question épineuse des droits de propriété intellectuelle régissant la fabrication des vaccins et autres produits sanitaires. En octobre 2020, l’Afrique du Sud et l’Inde ont demandé l’assouplissement temporaire des règles de protection des brevets déposés par les grandes firmes pharmaceutiques. L’initiative est soutenue par une centaine de pays en développement alors que les nations riches, dont sont originaires les principaux laboratoires concernés, y sont opposées. L’arrivée de l’Africaine à l’OMC peut-elle faciliter un compromis ?

« Il n’y a pas de lien entre notre initiative et notre soutien à Mme Ngozi. Mais l’institution a besoin d’un pilote, et nous espérons que la candidate retenue saura la conduire dans la bonne direction », affirme Mustageem de Gama, le négociateur sud-africain à l’OMC. Sans doute par crainte de compromettre sa candidature en froissant ses soutiens occidentaux, Mme Okonjo-Iweala a observé la plus grande discrétion au cours des dernières semaines. Elle connaît pourtant bien le sujet puisqu’elle préside, depuis 2015, le conseil d’administration de l’Alliance globale pour les vaccins.Lire aussi  Covid-19 : la bataille pour l’accès aux vaccins dans les pays en développement se joue aussi à l’OMC

A ce poste, elle a suivi de près le lancement de l’initiative Covax, qui doit assurer la vaccination gratuite, d’ici à fin 2021, de 20 % de la population de 92 pays à revenus faibles ou intermédiaires. « Le commerce a un rôle à jouer en matière de santé publique, expliquait la candidate dans un entretien au Monde, en octobre 2020. C’est le rôle de l’OMC de s’assurer que ces mesures soient transparentes, proportionnelles et temporaires afin que l’accès aux équipements médicaux ne soit pas bloqué dans certains pays. »

L’OMC doit aussi faire avancer les négociations, qui durent depuis 2001, sur l’élimination des subventions à la pêche. Alors que les services constituent une part croissante des échanges commerciaux de la planète, l’institution doit également négocier sur des accords sur la propriété intellectuelle, sur fond de rivalité entre la Chine et les Etats-Unis, et mieux encadrer les subventions publiques, accusées de fausser le jeu de la concurrence.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  « Le directeur général de l’OMC estime ne plus être l’homme de la situation. Mais qui le serait ? »

L’OMC doit enfin redonner une impulsion au multilatéralisme, alors que les grandes puissances multiplient les accords bilatéraux ou régionaux de libre-échange. « Ngozi Okonjo-Iweala a de l’allant et de la détermination, estime Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC. Le seul risque, c’est donc qu’elle en fasse trop plutôt que pas assez. » Sauf surprise, sa désignation devrait intervenir dans les semaines, voire les jours qui viennent. Le président du Conseil général de l’OMC pourrait convoquer une réunion extraordinaire, avant celle prévue le 1er mars.

Laurence Caramel et Julien Bouissou