Ngozi Okonjo-Iweala, L’Africaine la plus influente du monde

Elue directrice générale de l’OMC, l’ancienne ministre nigériane des Finances aura pour mission principale de réformer en profondeur une institution clé en perte de vitesse.

Alain Faujaus

À Abuja comme à Genève où elle a été élue, le 15 février, directrice-générale de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), vous ne verrez jamais Nogozi Okonjo-Iweala qu’en coiffe et boubou traditionnels, histoire de signifier qu’elle est nigériane et fière de l’être. Partout, on l’appelle “Ngozi”. Au Nigéria, ses ennemis ajoutent, en langue yorouba, “Wahala”, ou “la femme à problèmes”.

Dotée d’un caractère bien trempé, elle rejoint à 66 ans, au Panthéon de la mondialisation, deux autres femmes puissantes, la Bulgare Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds Monétaire international (FMI) et la Française Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, qui a précédé Mme Georgieva à la tête du FMI. Mais c’est Ngozi qui affiche le curriculum vitae le plus impressionnant: fille d’un chef traditionnel ibo, diplômée de Harvard et du MIT, numéro deux de la Banque mondiale, ministre des Finances de son pays, docteure honoris causa d’une foule d’universités, primée par des myriades d’associations, à commencer par Transparency International, présidente du conseil d’administration de Twitter et de Global Alliance for Vaccines and Immunisation (GAVI), etc.

À la fin des années 1960, la guerre du Biafra ruine sa famille, mais lui confère une résilience à toute épreuve. À 14 ans, elle sauve sa petite soeur atteinte de paludisme en la transportant sur le dos pendant cinq kilomètres.. et en forçant l’entrée du dispensaire par la fenêtre. Son père contribue à la doter d’une solide confiance en elle en la prévenant, quand elle part en 1973 étudier aux Etats-Unis: “si ta couleur ou ton sexe gênent les autres, ce n’est pas ton problème mais le leur.” Sa force de travail est peu commune. Les horaires de bureau de 6 heures à minuit ne lui font pas peur. À la Banque mondiale, en tant que directrice des opérations, elle ne craint pas de faire des heures de route sur des pistes défoncées au Congo-Kinshasa pour surveiller l’avancement de chantiers: en tant que numéro deux, elle se fixe pour objectifs prioritaires le développement des pays pauvres, notamment par l’agriculture, la promotion des femmes et la lutte contre la corruption.

Une première ministre des Finances du Nigeria, elle élimine 46 821 fonctionnaires fantômes qui perçoivent un salaire indu. Elle envoie en prison pour corruption le chef de la police nationale et fait révoquer trois ministres. Lors de ses négociations en 2004, au club de Paris, sur la réduction des 30 milliards de dollars de la dette nigériane, les pays créanciers lui demandent de commencer par les rembourser. Elle leur rétorque qu’ils ont du culot de “réclamer à l’un des pays les plus pauvres du monde le paiement d’une dette qu’ils ont consentie à deux dictateurs nigérians corrompus.” Elle obtient l’annulation de 18 milliards de dollars et rembourse le reste… après. “Elle nous a bluffés, raconte Serge Michailoff, qui fut son collègue à la Banque. Elle s’est débrouillée pour ne pas passer sous les fourches Caudines du FMI. Pour cela, elle a mis en place un programme d’économies plus ambitieux que celui du Fonds!” Elle obtient aussi un début de transparence sur les recettes pétrolières de son pays, afin de réduire leur “évaporation”, préférant “que l’argent du pétrole aille dans les écoles et les hôpitaux plutôt que dans les proches de quelques-uns”.

Une pile de dossiers

Quand elle retourne à la Banque mondiale, en 2007, son bilan n’est pas mince: le Nigéria économise 1 milliard de dollars par an, et son inflation annuelle a été ramenée de 23% à 11%. Ministre de l’Economie et des Finances pour la deuxième fois en 2011, elle taille dans les subventions aux carburants et provoque des émeutes. Elle fait – un peu – marche arrière. Mais elle refuse de négocier avec ceux qui enlèvent sa mère de 82 ans, en 2012, pour l’obliger à démissionner. À Abuja, certaines ONG estiment que Ngozi aurait pu faire plus contre la corruption sous la présidence de Goodluck Jonathan. D’autres lui reprochent d’avoir fermé les yeux sur des importations d’armes illégales pour lutter contre Boko Haram. Ou d’avoir obtenu le limogeage du gouverneur de la Banque centrale qui lui faisant de l’ombre. À Washington, des critiques pointent le favoritisme dont elle aurait fait preuvre dans le recrutement et les promotions d’Africains quand elle gérait les sources humaines de la Banque.

Sa tâche à l’OMC s’annonce titanesque. Sur son bureau de Genève l’attend en priorité le dossier relatif au problème que posent les demandes de l’Inde et de l’Afrique du Sud de ne pas respecter les brevets des laboratoires pour doper leur production de doses de vaccin contre le Covid-19. Sa position est balancée: il faut que la recherche continue à être financée, mais “le nationalisme vaccinal n’est pas une bonne chose.” Elle aura aussi à se pencher sur les subventions à la pêche et sur le plan de l’Organe de règlement des différents, paralysé par Donald Trump, mais que Joe Biden, adepte du multilatéralisme, devrait déloquer. S’empilent sur son bureau également les dossiers de la réglementation du commerce numérique à l’échelle mondiale, du “vertissement” de l’OMC et de sa réforme indispensable face à la multiplication des accords commerciaux bilatéraux et à la guerre commerciale sino-américaine qui pénalise l’économie mondiale.

Les attentes du continent

L’Afrique aussi compte sur Ngozi. “Mme Okonjo-Iweala a exprimé le souhait que le continent s’oriente vers un modèle davantage basé sur l’exportation de biens à forte valeur ajoutée que sur l’exportation de matières premières, commente Daouda Sembene, ancien administrateur sénégalais au FMI. L’Afrique espère que, sous son magistère, l’OMC réussira à corriger les règles inadaptées et à éliminer les pratiques déloyales qui perpétuent un tel système.”

Il faudra que Ngozi s’adapte aux particularisme de l’OMC. À la différence d’autres institutions, l’Organisation est très démocratiques. Un pays égale une voix; le Rwanda pèse autant que la Chine. Aucun accord n’est possible tant que tout le monde n’est pas d’accord. La diplomatie y est donc bien plus indispensable que le bulldozer. “Ngozi va devoir trouver un ééquilibre avec ses Etats membres, analyse Pascal Lamy, ancien directeur général, qui lui avait proposé de lui succéder dès 2013. La Charte de l’OMC ne dit rien de l’étendue des compétences de la directrice générale et du secrétariat par rapport à celles des Etats membres représentés par leurs ambassadeurs. Ngozi a la détermination nécessaire pour piloter l’institution, mais l’OMC n’est pas la Banque mondiale…” Elle n’y sera pas toute-puissante, tant s’en faut! “Le problème numéro un auquel elle sera confrontée sera le triangle Etats-Unis, Chine, Europe, poursuit Pascal Lamy, car c’est là que résident les noeuds qui ont bloqués l’OMC depuis 2021.” Il va falloir au “Docteur Ngozi” cultive la patience et un art consommé du compromis, deux vertus qui ne sont pas celles auxquelles elle a habitué ses partenaires, ses collaborateurs, ses adversaires et ses quatre enfants.