Pascal Lamy : « La France, on la regarde, on l’admire le plus souvent »

Entretien 

Par sa géographie et par son histoire, par son économie et sa culture, la France reste une puissance dont la voix porte dans le monde, rappelle Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC, dont l’interview ouvre notre séquence de trois semaines « Les ressources de la France ».

Recueilli par Antoine d’Abbundo et Mathieu Castagnet, le 29/03/2021

La Croix : Imaginons que nous rédigions le CV de la France pour souligner ses qualités. Commençons par l’état civil. Vous avez passé une grande partie de votre carrière à l’étranger : comment la France y est-elle perçue ? Qu’est-ce qui fait son identité ?

Pascal Lamy : La France est un pays incroyablement identifié dans le monde. Elle est considérée, on la regarde. On l’admire le plus souvent, même s’il arrive qu’on la déteste. Mais dans les deux cas, ce sont des sentiments forts. Cela lui confère une notoriété, une image de marque, un attrait bien supérieur à la seule force de son économie.

De l’extérieur, la France conserve donc une réelle grandeur. Pourtant, de l’intérieur, les Français estiment que cette grandeur appartient au passé. C’est ce contraste saisissant, ce mystère, qui m’a poussé à écrire Quand la France s’éveillera, en 2014.

Cela commence plutôt bien. Passons à l’adresse, autrement dit la situation géographique. Comment situer la France dans le monde ?

P. L. : Climat tempéré, nature favorable, géologie diversifiée, façade maritime : la géographie nous offre de nombreux avantages. La France est un trait d’union entre le nord et le sud de l’Europe et ce mélange dispose à énormément d’ouverture, de compréhension, de synthèse. Tout cela fait que la France reste pour beaucoup de gens un pays désirable.

Passons à la situation matrimoniale : en couple avec l’Allemagne dans la grande famille européenne. Est-ce un bon moyen pour peser face aux géants américain et chinois ?

P. L. : Si l’histoire entre la France et l’Allemagne a longtemps été une succession de boucheries, il existe maintenant quelque chose de très fort qui pousse les deux pays dans les bras l’un de l’autre. La vraie dimension derrière cela est européenne. L’un est du Nord et du Sud, l’autre de l’Ouest et de l’Est, ce qui explique qu’ils n’arrivent pas toujours à se mettre d’accord. Mais quand ils y parviennent, cela en fait très souvent le barycentre du consensus européen. S’il n’y avait pas la construction européenne pour que la France pèse dans le monde aujourd’hui, il faudrait une fédération franco-allemande. Dans les cinquante ans qui viennent le monde sera marqué par une rivalité civilisationnelle entre les États-Unis et la Chine. Dans ce contexte, la souveraineté française passe par une Europe plus intégrée autour de ce qui fait son identité et ses valeurs, son modèle à la fois économique, social, environnemental et politique. Cette identité européenne comporte des tas d’éléments d’identité française, elle-même remodelée par la construction européenne. Il faut seulement que les Français acceptent, ce qu’ils ont beaucoup de mal à faire, que l’Europe est autre chose qu’une grande France.

À la ligne formation, les performances du système éducatif français sont assez décriées. À juste titre ?

P. L. : Si l’on compare les moyennes, le système français n’est pas assez performant. Si vous comparez le top, il est hyperperformant. Le système éducatif français forme des élites remarquables, mais le niveau d’éducation, de formation technique, de culture d’une partie des jeunes reste insuffisant. Or, dans un monde qui se dématérialise à toute vitesse, le « jus de cervelle » devient le carburant de la société et de l’économie. Le défi du système éducatif est donc de se réformer pour équiper chacun avec les moyens de s’accomplir.

À la rubrique « expérience », que reste-t-il de l’histoire de ce pays qui a rayonné sur le monde ?

P. L. : La France est reconnue, y compris par des peuples qu’elle a dominés en les colonisant. Il y a des exploits et des horreurs dans son histoire, mais on ne peut pas choisir. Il faut garder tout cela en mémoire pour nous comprendre et comprendre notre monde. Reste l’ambition universaliste de la France qui demeure. C’est un atout qui implique aussi des responsabilités, en particulier celle de ne pas tourner le dos au monde. Robert Badinter a rappelé que la France n’était pas la patrie des droits de l’homme mais celle de la déclaration des droits de l’homme. Ce n’est pas pareil. Cette formule dit bien que la grandeur peut parfois voisiner avec la prétention.

Quittons l’histoire pour en venir aux performances professionnelles. La France pèse-t-elle dans la compétition mondiale ?

P. L. : Avec la qualification de sa population, même si elle n’est pas homogène, ses infrastructures de très haute qualité, son positionnement, la France a des avantages comparatifs spécifiques pour appuyer son dynamisme économique. Longtemps, cela a été l’apanage des grandes entreprises mondialisées alors que le tissu des PME restait faiblard par rapport à nos voisins. Depuis dix ou quinze ans, les choses évoluent, notamment avec le développement d’une couche de start-up prometteuses. Face au grand défi du changement climatique, la France a un autre énorme avantage : le nucléaire. Elle a moins de chemin à parcourir que d’autres pour réussir la transition énergétique. Mais la transformation de nos systèmes de production va nécessiter des changements considérables, encore sous-estimés, et avec des conséquences sociales importantes, y compris le déplacement des qualifications professionnelles. Cela ne veut pas dire que c’est infaisable, mais ce sera difficile. Surtout dans un pays où la pensée écologiste reste bien plus ancrée à la gauche de la gauche que chez nos voisins allemands. C’est un défi de plus pour notre culture politique.

La France se singularise aussi par un modèle social particulièrement protecteur. Est-ce une force ou une faiblesse ?

P. L. : Ce modèle est évidemment une force lorsque l’on met la justice sociale en priorité, ce qui est la marque de la gauche. En matière d’inégalités, la France fait mieux que d’autres pays comparables. Mais il faut reconnaître que ce tapis de sol qui amortit les chocs a perdu de son efficience, de sa capacité à donner à chacun et à chacune les moyens d’un rebond quand ça va mal.

On ne peut pas passer son temps à panser les plaies d’un capitalisme par nature injuste sans chercher, dans le même temps, à tirer profit de ce qu’il peut apporter de positif. Le problème n’est pas que l’on fait trop de social, mais qu’on ne mise pas assez sur la force de l’initiative, de l’entreprenariat. Heureusement, je crois que les plus jeunes sont, de ce point de vue là, plus dynamiques.

La France peut-elle encore prétendre à s’imposer comme une grande puissance ?

P. L. : La France dispose de la dissuasion nucléaire, d’une place au conseil de sécurité des Nations unies, d’une force d’intervention militaire : tout cela fait du pays une puissance qui compte. Bien sûr, notre place tient beaucoup à l’histoire. Mais si elle ne tenait qu’à l’histoire, la France serait vue comme un musée, ce qui n’est pas le cas. Même si des amis étrangers trouvent que les Français regardent trop dans le rétroviseur.

La France a-t-elle toujours une voix qui porte sur la scène culturelle mondiale ?

P. L. : Il reste une excellence universitaire et intellectuelle qui continue d’exporter nos idées dans le monde. La francophonie aussi est dans une dynamique démographique importante avec l’Afrique. La particularité de la culture politique française est d’être une culture de la contestation, de la rébellion. C’est une attitude qui a fait faire beaucoup de progrès à l’humanité, et il nous faut encore une critique de l’ordre établi. Mais cela affaiblit une cohésion qui est aussi nécessaire pour affronter nos problèmes.

La France a évidemment aussi des faiblesses dans son CV. Quel est selon vous son principal défaut ?

P. L : À côté de tous nos atouts, un blocage d’ordre politique freine l’expression de nos potentiels. Notre culture étatiste porte l’idée que c’est à l’État de régler tous les problèmes. Notre culte monarchique attribue à son chef le pouvoir de guérir les écrouelles.

À chaque élection, on rêve de quelque chose de magique qui n’arrive jamais, ce qui enclenche un nouveau cycle d’impopularité. Lorsque Lionel Jospin avait osé dire que l’État ne peut pas tout, tout le monde lui était tombé sur le râble car il avait brisé un tabou à gauche. Il avait pourtant raison.

On reproche beaucoup aux Français d’être un peuple râleur. Est-ce justifié ?

P. L. : Râler n’est pas forcément un défaut. En revanche, s’étriper dès qu’il s’agit de construire, c’est un handicap. Le plus frappant est la capacité de la France et des Français à surmonter les épreuves. C’est la marque d’un peuple très ancien, qui a une grande permanence. La force de la France est de continuer à avoir de grandes ambitions. Sa faiblesse est de ne pas être assez organisée pour mieux les réaliser.

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Né le 8 avril 1947 à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), Pascal Lamy est diplômé de Sciences-Po Paris, HEC et de l’ENA.

Conseiller au ministère de l’économie sous Jacques Delors, il devient directeur adjoint du cabinet de Pierre Mauroy à Matignon en 1983.

De 1985 à 1994, il est directeur de cabinet de Jacques Delors, alors président de la Commission européenne.

Après avoir été directeur général du Crédit lyonnais, il est nommé, en 1999, commissaire européen au commerce.

Il effectue deux mandats à la tête de l’Organisation mondiale du commerce de 2005 à 2013.

Président émérite de l’Institut Jacques-Delors, Pascal Lamy est depuis 2019 président
du Forum de Paris sur la paix.