Hainan, l’étrange laboratoire libéral de Xi Jinping

Les autorités chinoises ambitionnent de faire de cette île tropicale du sud de la Chine une immense zone capable, à l’horizon 2050, de rivaliser avec les plus grands ports francs actuels.

Par Frédéric Lemaître (Hainan, envoyé spécial)

Située tout au sud de la Chine, l’île tropicale d’Hainan continue de jouir d’une certaine nonchalance. Dans la banlieue d’Haikou, la capitale aux 2,7 millions d’habitants, les vaches broutent paisiblement à proximité immédiate des dizaines d’entrepôts alignés dans la « Free Trade Zone ». A l’intérieur de celle-ci, les camions ne se bousculent pas vraiment et les 20 000 salariés ne semblent pas soumis à des cadences infernales. Même la propagande, au garde-à-vous dans tout le pays, fait preuve d’un certain amateurisme. « Free Teade Port », proclament, avec une touchante faute d’orthographe, les affiches chargées de faire la promotion du grand projet de Xi Jinping pour cette province reculée : transformer cette île de 10 millions d’habitants, trois fois plus vaste que l’Ile-de-France, en une immense zone-pilote d’un nouveau modèle de développement économique.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Avec son climat tropical et un cadre fiscal avantageux, Xi Jinping rêve de faire de l’île de Hainan un Hawaï asiatique

Le président chinois ne passe pas pour un grand adepte du libéralisme économique. Rien à voir avec Deng Xiaoping, le père de l’ouverture et de la réforme. Pourtant, si les mesures annoncées tiennent leurs promesses, Hainan pourrait bien être le Shenzhen du XXIsiècle. Julie Laulusa, dirigeante du cabinet Mazars pour la Chine, ose une comparaison encore plus audacieuse : « A partir de 2025, Hainan sera presque déconnectée du reste de la Chine et sera gérée selon le principe “un pays, deux systèmes” », analyse-t-elle. Comme Hongkong jusqu’à présent.

On ne connaît pas encore tous les détails de ce projet lancé par Xi Jinping lui-même le 1er juin 2020 et dont l’objectif est de faire de l’île une zone capable de rivaliser avec les grands ports francs actuels – Dubaï, Singapour mais aussi Hongkong – à l’horizon 2050. Pour ce faire, les responsables mettent en avant « cinq libéralisations » qui devraient être effectives au plus tard en 2025 : « celle du commerce, de l’investissement, du transport, de la circulation des capitaux et celle des hommes ». Par ailleurs, la circulation des données se fera « de façon sûre et ordonnée ».

Pour un Pékinois, Hainan aura des petits airs de paradis fiscal

Des formules encore un peu vagues mais qui, selon Mme Laulusa, préfigurent une véritable révolution. « Ils vont expérimenter la libre circulation des capitaux. Certes, les mouvements d’entrée et de sortie des devises seront enregistrés mais ils ne seront plus contrôlés », décrypte-t-elle. Un changement majeur pour les entreprises étrangères qui, en Chine, ne sont pas autorisées à rapatrier leurs profits. Par ailleurs, les étrangers devraient pouvoir rester un mois à Hainan sans avoir à demander de visa. Enfin, selon Mme Laulusa, contrairement au reste de la Chine, les sites Internet occidentaux comme Facebook ou Twitter devraient pouvoir être consultés librement. Comme c’est – encore – le cas à Hongkong mais pas dans le reste du pays. Un point évidemment important mais sur lequel les responsables chinois ne communiquent pas.

Par ailleurs, les secteurs dans lesquels les étrangers seront autorisés à investir voire à être majoritaires seront élargis. Même les écoles ou les établissements d’enseignement supérieur pourraient être entièrement gérés par des étrangers. Enfin, comme dans tout port franc qui se respecte, la fiscalité devrait être minimale. Les taxes à l’importation devraient être inférieures d’environ 80 % à celles de Shanghaï et même nulles quand il s’agit de matériel destiné à une entreprise high-tech de l’île. L’impôt sur les sociétés sera réduit à 15 % (contre 25 % à Shanghaï) et les « talents » (diplômés d’un troisième cycle ou exerçant une fonction élevée) bénéficieront d’un taux d’imposition limité à 15 % du revenu. Autant dire que, pour un Pékinois, Hainan aura des petits airs de paradis fiscal.

Dernier volet de ce vaste plan : la transformation de certaines parties de l’île en smart cities destinées à faciliter le maintien à domicile de personnes âgées

Ces vastes réformes n’ont pas encore vu le jour. Pas davantage que la transformation d’Hainan en paradis vert. En 2030 au plus tard, seuls les véhicules électriques y seront tolérés. En revanche, depuis quelques mois, plusieurs investisseurs ont été autorisés à ouvrir dans l’île des duty free en pleine ville et non plus seulement dans les aéroports. Le suisse Dufry et le français Lagardère se sont d’ailleurs engouffrés dans la brèche et, selon les statistiques, la consommation y a atteint des niveaux record ces derniers mois. Conséquence : dans la Free Trade Zone d’Haikou, le géant du commerce en ligne Alibaba est en train d’ouvrir ses premiers entrepôts automatisés pour faire face à la demande de consommateurs qui, après avoir vu le produit en magasin, le commandent en ligne.

Dernier volet de ce vaste plan : la transformation de certaines parties de l’île en smart cities destinées à faciliter le maintien à domicile de personnes âgées. Vu sa situation géographique, Hainan a en effet tendance à devenir la maison de retraite des Chinois du nord du pays. Pour accompagner ce développement et favoriser l’essor du tourisme médical, le plan de Xi Jinping comporte un important volet, la libéralisation de l’importation de médicaments et de matériel médical. La chirurgie esthétique sera également favorisée.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Au Forum économique de Boao, Xi Jinping promeut une mondialisation aux caractéristiques chinoises

Au cours du Forum économique de Boao, qui s’est tenu sur l’île du 18 au 21 avril, les responsables politiques n’ont pas manqué de mettre en avant ce projet que Feng Fei, gouverneur de la province, qualifie de « paradigme du nouveau développement de la Chine de la nouvelle ère, de démonstration de la confiance en soi du pays ainsi que de sa volonté de s’ouvrir de plus en plus au reste du monde ».

Les entreprises ont les yeux de Chimène pour ce futur eldorado

Au moment où les experts s’interrogent sur le sens de la « circulation duale », nouveau mantra en vigueur à Pékin, les dirigeants chinois présentent Hainan comme un laboratoire destiné à la fois à accroître le niveau de développement de l’île mais aussi à faciliter les échanges internationaux du pays. « Hainan, c’est un stress test de l’ouverture de la Chine sur l’océan Indien et l’océan Pacifique », affirme Qian Keming, vice-ministre du commerce extérieur. Signataire, en novembre 2020, du partenariat régional économique global (RCEP) avec 14 autres pays asiatiques, la Chine espère bien exploiter au maximum ses atouts : sa taille, son avance technologique dans un certain nombre de secteurs et sa position géographique entre le Japon, la Corée du Sud et l’Asie du Sud-Est. « Hainan est au cœur d’une zone de plus de 2 milliards de consommateurs en Chine et en Asie du Sud-Est », vante le vice-ministre.

Ce projet pharaonique peut bien sûr encore échouer. Ce ne serait pas la première fois que les ambitions de Pékin pour Hainan se dissolvent dans la moiteur des tropiques. Mais il peut aussi réussir. Auquel cas il pourrait déstabiliser bien des acteurs. Invité – en ligne – de Boao, Pascal Lamy, ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, a mis ses hôtes en garde : « Les ports francs ont l’avantage de créer des clusters et de favoriser l’activité économique ainsi que les échanges mais ils ont aussi l’inconvénient d’être des créations artificielles qui provoquent des distorsions de concurrence. Pour moi, c’est une médecine qu’il ne faut prendre que lorsque l’état de santé du malade le nécessite. En aucun cas, ils ne favorisent une croissance générale. »

Prononcé devant des responsables chinois qui se félicitent de la santé éclatante de leur économie, le diagnostic du « docteur Lamy » sonne comme un désaveu implicite. Xi Jinping va-t-il relancer la course au moins-disant fiscal ? Ce ne serait pas le moindre paradoxe du « socialisme aux caractéristiques chinoises ». En attendant, les entreprises étrangères ont les yeux de Chimène pour ce futur eldorado. Pas moins de 800 marques du monde entier auraient confirmé leur participation à la première « exposition internationale des produits de consommation de Chine » qu’organise, du 7 au 10 mai, cette province, à mi-chemin entre Hawaï et Dubaï.

Frédéric Lemaître(Hainan, envoyé spécial)

Lien vers l’article du Monde