L’appel de Pascal Lamy : “Et si on prenait enfin l’avenir de l’Europe au sérieux?”

le 19 septembre 2021

  • Par Pascal Lamy, Christine Verger et Sébastien Maillard

TRIBUNE – Pascal Lamy, président émérite de l’Institut Jacques Delors, ainsi que Christine Verger et Sébastien Maillard, respectivement vice-présidente et directeur de l’Institut Jacques-Delors, lancent un appel à relancer la construction européenne.

Pascal Lamy, président émérite de l’Institut Jacques Delors, revient sur le lancement, au printemps dernier, de la Conférence sur l’avenir de l’Europe. Avec la pandémie de Covid-19 et le blocage d’une partie des pays membres, l’ancien commissaire européen et ex-patron de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), fait le constat d’un processus “à la peine”. Et appelle les Vingt-Sept à réagir car, selon lui, “il n’est pas complètement trop tard”. Voici la tribune qu’il a cosignée avec Christine Verger et Sébastien Maillard, respectivement vice-présidente et directeur de l’Institut Jacques-Delors : 

“Convenons-en, cette Conférence sur l’avenir de l’Europe lancée le 9 mai dernier depuis Strasbourg pour débattre des défis de la construction européenne est à la peine. Mise en place retardée d’un an, mais calendrier désormais très serré, gouvernance laborieuse pour des objectifs flous, communication presque confidentielle : tous les ingrédients semblent réunis pour que s’ensable l’ambitieux projet impulsé au départ par Emmanuel Macron en mars 2019. Le chef de l’État y proposait une grande conférence qui ne définirait pas moins qu'”une feuille de route pour l’Union européenne traduisant en actions concrètes de grandes priorités”.about:blank

Quatre panels thématiques de 200 citoyens, comprenant une part significative de jeunes, ont commencé à se réunir à travers le continent pour formuler des propositions. Une assemblée plénière a été constituée pour en débattre. Mais, à l’évidence, l’exercice entier ne fait sens que s’il suscite un engouement large et nourrit un débat populaire sur les défis à relever par l’Europe. Il n’est pas complètement trop tard. En cette rentrée de septembre, nous considérons que cette Conférence mérite mieux que l’indifférence ou un dédain facile. Prenons-la au sérieux. Ses vicissitudes initiales et sa complexité ne doivent pas cacher l’essentiel : une expérience inédite de délibération à l’échelle européenne ; des moyens technologiques qui permettent d’innover dans l’expression des opinions et la remontée de propositions. Non sans un brin d’utopie, la Conférence offre une manière nouvelle de faire dialoguer les citoyens européens et leurs représentants.about:blankhttps://acdn.adnxs.com/dmp/async_usersync.html

Soyons clairs, la démocratie représentative est irremplaçable. La légitimité de représentants élus au suffrage universel est sans équivalent. Mais le citoyen n’est pas qu’un électeur occasionnel. Il a une place propre dans les débats de la Cité, un retour critique à formuler. Le Parlement européen l’a bien compris, qui soutient depuis le début ce projet de Conférence.

Une telle expérience est d’autant plus bienvenue à l’échelon européen que celui-ci reste trop souvent, et très injustement, réduit dans l’opinion publique à un niveau bureaucratique. Ouvrir grande la participation à la Conférence, médiatiser largement ses travaux, populariser ses débats, ce serait l’extraire de son nombrilisme actuel pour sortir l’Europe de “Bruxelles” en même temps que revigorer nos démocraties. Ne laissons pas passer une telle occasion.

L’urgence de répondre à la pandémie a altéré le fonctionnement normal de nos régimes parlementaires et le respect des libertés, tout en soulevant des interrogations et espoirs nouveaux sur, sinon “le monde d’après”, du moins l’Europe d’après. C’est elle que la Conférence doit dessiner, notamment pour la protection de ces biens communs si chers à notre avenir que sont la santé publique et l’environnement. Devant les changements et ruptures radicales qu’ils exigent, la combinaison unique d’élus et de citoyens a le potentiel politique de dépolariser les échanges, de débloquer des disputes partisanes souvent trop clivées. La Conférence peut élever le débat démocratique.

Mais, pour être vraiment prise au sérieux et mériter une pleine participation, cette Conférence doit déjà convaincre qu’elle sera écoutée. On attend des Vingt-Sept autre chose qu’un refus de toucher aux traités européens, comme douze d’entre eux l’ont déjà exprimé par écrit préventivement. L’impulsion à donner à cet exercice démocratique est aussi entre les mains des capitales, puissent-elles s’en montrer à la hauteur.”