POINT DE VUE. « Le monde d’après-Covid sera le même qu’avant, en pire »

C’est ce que pense Pascal Lamy, président du Forum de Paris sur la Paix. « La pandémie aura en effet creusé les deux divisions majeures de notre monde : entre le Nord et le Sud, entre l’Ouest et l’Est », explique l’ancien directeur général de l’organisation mondiale du commerce, qui participe au forum Normandie pour la paix, à Caen, ce jeudi 30 septembre 2021.

Le monde d’après la pandémie de la Covid-19 sera le même qu’avant, en pire. Tel est le consensus des experts en relations internationales qui travaillent depuis 20 mois sur cette question.

Un monde plus divisé, plus tendu, plus complexe, probablement plus dangereux dans lequel la coopération internationale sera plus difficile, et nous, les Européens, plus exposés.

La pandémie aura en effet creusé les deux divisions majeures de notre monde : entre le Nord et le Sud, entre l’Ouest et l’Est.

Entre le Nord et le Sud, tant que perdurera l’apartheid vaccinal actuel, qui sépare les pays pauvres qui attendent des doses et les pays riches qui les produisent, disposent de stocks inutilisés, et rechignent à les partager. Les conséquences économiques, sociales et politiques de ce retard s’ajoutant aux conséquences sanitaires seront douloureuses et laisseront des traces dans les esprits, et d’abord en Afrique. Elles s’ajouteront à la disproportion entre les énormes moyens financiers déversés dans les pays développés et en Chine pour soutenir des économies ralenties par les mesures sanitaires, et les quelques rares contributions que les pays en voie de développement auront pu glaner auprès des institutions financières internationales, ce qui risque de creuser durablement les inégalités et les ressentiments, menaçant in fine la paix et la stabilité

Division entre l’Ouest et l’Est ensuite, ou plus exactement entre les USA et la Chine, dont la rivalité aura été avivée sur de nombreux plans : politique, économique, technologique, scientifique, stratégique. Une rivalité qui demeurera la toile de fond avec laquelle nous devrons vivre dans les décennies à venir et dans laquelle les pays ou les ensembles moins puissants risquent d’être pris en tenaille. Même si elle ne revêt pas les formes d’un conflit militaire ouvert, il suffit de mesurer l’intensité des cyber guerres actuelles, par exemple autour de Taïwan, pour en évaluer les dangers.

Les principales victimes de ces divisions accentuées sont aisées à identifier : la coopération internationale, les pays et les populations les plus vulnérables, et, dans une autre mesure, les européens.

De coopération internationale, nous avons grand besoin pour affronter ensemble le réchauffement climatique ou la dégradation de la biodiversité sur terre ou sur l’eau, et pour limiter les séquelles de la crise que nous traversons sur les pays qui gardent un besoin vital de développement. C’est cet “ensemble”, et le sentiment de solidarité qui en est le soubassement qui risque de manquer pour bâtir les convergences, les consensus, les moyens juridiques ou financiers dont nous avons besoin au plan global. Pensons à l’état d’esprit des négociateurs lorsqu’ils arriveront à Glasgow en novembre prochain, ou à Kunming en 2022. Ou même, à plus court terme, au prochain G20, en octobre, lorsque la question des vaccins reviendra sur la table.

Quant aux européens, ils voient se rapprocher l’heure des choix entre une impuissance géopolitique qui peut paraître confortable et à laquelle l’intégration économique ne suffira pas à remédier, et une puissance qui les obligera à se mettre d’accord pour investir davantage afin de renforcer leurs capacités technologiques, industrielles et les moyens de leur sécurité sérieusement mise à mal depuis 15 ans lors de la crise financière, de celle des réfugiés, ou de la pandémie Covid. C’est aussi ce qui leur permettra de peser plus fermement dans la redéfinition des équilibres globaux, entre compétition et coopération, et entre les différents modèles de société qui, de plus en plus, s’affrontent.

C’est peut-être là que réside l’espoir d’un monde moins dangereux, moins stressant pour les hommes et pour la Nature et plus proche de notre manière européenne moins déséquilibrée qu’ailleurs de vivre ensemble. Soutenabilité économique, sociale et environnementale disait Jacques Delors à la fin du siècle dernier, en pensant, à l’époque, à l’union des européens dans le monde d’après.

 Pascal Lamy

 Président du Forum de Paris sur la Paix

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