Pascal Lamy: en crise, “l’OMC est handicapée mais pas paralysée”

L’Organisation mondiale du commerce (OMC) est en crise, et l’annulation de sa réunion ministérielle pour cause de variant Omicron n’arrange pas les choses. Son ancien directeur Pascal Lamy refuse cependant de parler de paralysie.

L’économie mondiale s’était fortement redressée après la première phase de la pandémie, au point de provoquer des pénuries et de l’inflation. Mais avec les variants Delta et Omicron, le risque d’inflation se conjugue désormais avec la récession.

Au cours des sept derniers jours, l’arrivée d’Omicron, l’annulation de la 12e réunion ministérielle de l’OMC et les inquiétudes de l’OCDE pour la croissance posent de sérieux défis: il faut se coordonner, collaborer entre Etats le plus vite possible pour fournir des vaccins aux pays émergents et éviter que les fermetures de frontières menacent la croissance.

L’OMC otage des Etats-Unis et de la Chine

Le multilatéralisme, battu en brèche depuis les années Trump, montre tout son sens. Pourtant, les vents sont contraires et l’OMC est dans un étau: les Etats-Unis et la Chine prennent en otage l’institution et les populismes gagnent du terrain.

Pascal Lamy, directeur général de l’organisation entre 2005 et 2013, a connu ses premières crises et celles du commerce mondial. Invité vendredi de La Matinale de la RTS, il reste persuadé que l’OMC peut encore réussir à mettre d’accord ces deux pôles géopolitiques et économiques. Mais c’est à condition, précise-t-il, “que chacun accepte de mettre un peu d’eau dans son vin”.

“L’OMC est handicapée par ces tensions, mais elle n’est pas paralysée”, assure le Français. “Elle repose sur un consensus qui dit que l’ouverture des échanges est bonne pour la croissance des économies, à condition que des règles soient adoptées pour assurer que la concurrence soit juste et non faussée”, rappelle-t-il.

Comment Pékin “a tendance à jouer sur les ambiguïtés”

Et l’organisation a toujours connu des tensions, rappelle Pascal Lamy. “Ce qui a changé, c’est d’abord la montée en puissance de la Chine depuis vingt ans. Et la Chine, on ne sait pas très bien à l’OMC si c’est un pays riche avec plein de pauvres ou un pays pauvre avec plein de riches. Et selon la réponse que l’on donne à cette question, les disciplines auxquelles la Chine est soumise ne sont pas les mêmes. Et évidemment, elle a tendance à jouer sur les ambiguïtés”.

“Par ailleurs, et c’est malheureusement plus important, les Américains ont basculé avec Trump dans l’unilatéralisme. Et cela n’a pas vraiment changé avec l’administration Biden, pour des raisons géopolitiques. Les Américains se sentent menacés par la Chine et veulent pouvoir adopter contre la Chine des mesures contraires au droit de l’OMC. C’est la raison pour laquelle ils sont sortis de fait de l’OMC en emportant la clé du tribunal qui décide en cas de litige. Mais tout cela n’empêche pas certains accords”.

“Pas besoin de lever la propriété intellectuelle sur les brevets”

A propos du débat sur la propriété intellectuelle des brevets, celui qui est également ancien commissaire européen dit partager la position européenne et suisse: “Il n’y a pas besoin de lever la propriété intellectuelle pour parvenir à diffuser davantage la production et la distribution de vaccins”, relève le Français.

“Et je pense que si les uns et les autres regardaient le vrai sujet – qui est comment accélérer la production et la distribution – un compromis se ferait”, souligne l’actuel président du Forum de Paris pour la Paix. “Simplement, il faut que les uns et les autres sortent des attitudes de principe”.

Propos recueillis par Frédéric Mamaïs/oang

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