Selon Pascal Lamy, « toute l’économie de la planète a bénéficié de l’adhésion de la Chine à l’OMC »

« Si les Chinois n’acceptent pas de disciplines supplémentaires, alors leurs exportations feront l’objet de mesures unilatérales », déclare l’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce.

Propos recueillis par Julien Bouissou

Pascal Lamy a assisté de près à la montée en puissance de la Chine au cours des vingt dernières années. En tant que commissaire européen pour le commerce de 1999 à 2004, il participa aux négociations sur l’adhésion du géant asiatique à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), avant d’en devenir son directeur général, entre 2005 et 2013. Selon lui, l’entrée de la Chine dans le commerce mondial a accéléré la croissance de la planète, même si le bilan varie en fonction des secteurs d’activité et des régions.

Qui sont les gagnants et les perdants de l’adhésion de la Chine à l’OMC ?

Globalement, c’est toute l’économie de la planète qui en a bénéficié. Cette adhésion a dynamisé la croissance mondiale, la Chine a modernisé son économie grâce à l’importation de biens d’équipement et de technologie, et les consommateurs du reste du monde ont bénéficié des bas prix chinois. L’excédent du commerce extérieur chinois était à 10 % du produit national brut il y a quinze ans contre 1 % aujourd’hui. Cela signifie qu’au cours des quinze dernières années les importations chinoises ont nettement plus augmenté que les exportations.Lire aussi  Article réservé à nos abonnésPascal Lamy : « Le Covid-19 va accélérer le passage du protectionnisme au précautionnisme »

Mais les situations varient évidemment en fonction des régions et des secteurs d’activité et dépendent des relations entre patronat et syndicats, du rôle des collectivités locales et de l’Etat, des systèmes de sécurité sociale ou de formation.Newsletter« À LA UNE »Chaque matin, les titres du Monde en un coup d’œil.S’inscrire

Prenez le cas du textile, où la politique commerciale européenne est la même pour tous les pays membres. L’Europe du Nord a mieux résisté que celle du Sud. Certaines entreprises ont essayé d’augmenter leur productivité en automatisant leurs chaînes de production. D’autres pensaient qu’elles ne battraient jamais la Chine sans changer de produits, et donc elles se sont mises à fabriquer des tissus à haute valeur ajoutée pour les pneus de voitures ou les gilets de sécurité. Le monde s’en sort gagnant sur le plan macroéconomique, mais au niveau microéconomique, ça dépend.

Qu’avez-vous négocié avec la Chine ?

En 2000, on négocie dans deux domaines. D’abord l’accès au marché, où l’on obtient une réduction importante des droits de douane en matière de marchandises et d’agriculture. Souvenons-nous que la Chine est entrée dans l’OMC avec, en droits de douane, un taux plafond moyen inférieur à celui de l’Europe pour les produits agricoles. On voulait aussi que Pékin s’engage à respecter les disciplines de l’OMC, en priorité pour la propriété intellectuelle. Cela a été difficile, car ils réclamaient des durées de transition trop longues. La Chine a payé cher son accession à l’OMC, et bien plus que d’autres pays de sa catégorie à l’époque. On a obtenu d’elle un plafond du tarif douanier moyen de 10 %, alors qu’il est encore de 30 % en Inde ou au Brésil.

Si c’était à refaire, vous auriez négocié de la même manière ?

On s’est concentré sur l’accès au marché chinois car on pensait renégocier les engagements sur les règles, et en particulier les subventions, dans le cycle de Doha qui démarrait en même temps. On voyait que les privatisations en Chine allaient bon train depuis Deng Xiaoping et on pensait que ça continuerait sur cette tendance. En outre, rien de sérieux n’a été fait là-dessus à l’OMC, et notamment parce que nos juristes nous ont dit que si on resserrait les mailles du filet sur les subventions, les nôtres pourraient aussi être mises en cause. Si c’était à refaire, j’aurais moins demandé en termes d’accès au marché et davantage en termes de disciplines sur les subventions.

Certains pays, dont les Etats-Unis, reprochent à la Chine de ne pas respecter les règles de l’OMC, notamment en subventionnant ses entreprises. La Chine a-t-elle tenu ses promesses ?

Lors des dix années qui ont suivi son accession à l’OMC, la Chine s’est ouverte et modernisée, jusqu’à la crise financière de 2008-2009. Avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, en 2012, le décor économique et politique a changé : les structures d’Etat, qui étaient tombées à 10 % ou 15 % de l’économie, sont remontées à 30 %. La trajectoire de convergence avec le capitalisme de marché a été inversée.

Si Pékin décide d’avoir 30 % de son économie nationalisée, c’est son choix, mais il faut qu’elle comprenne que c’est difficile de se battre avec des entreprises subventionnées, et donc il faut plus de disciplines sur les aides d’Etat à l’OMC, c’est le plus gros trou dans la raquette de l’organisation. Si Pékin ne change pas de position sur ce sujet, le commerce avec la Chine ne restera pas aussi ouvert qu’il ne l’est aujourd’hui. Voyez par exemple comment les Européens entendent muscler leur arsenal de défense commerciale, comme l’a proposé récemment la Commission européenne : c’est, en partie, parce que les règles multilatérales sur les aides d’Etat sont trop faibles. Si les Chinois n’acceptent pas de disciplines supplémentaires à l’OMC, alors leurs exportations feront l’objet de mesures unilatérales et ils perdront leur avantage.

Pourquoi ne pas avoir réagi plus tôt ?

Le statu quo profitait à tout le monde et le contexte géopolitique, plutôt pacifique à l’époque, a changé. On est entré dans une ère de rivalité où les Américains utilisent leur politique commerciale comme un moyen de pression, tout comme les Chinois lorsqu’ils ont pris des mesures de rétorsion commerciale contre l’Australie en 2020 après qu’elle a osé protester contre la répression à Hongkong.

Vingt ans après l’adhésion de la Chine, est-ce que l’OMC a encore un avenir ?

On doit reprocher aux Chinois d’être passifs et aux Américains d’être absents. Les Etats-Unis semblent vouloir utiliser leur politique économique extérieure, y compris commerciale, comme une arme diplomatique, d’où leur refus de contraintes OMC, et le président Biden a très peu de marge de manœuvre politique, entre le protectionnisme nouveau des républicains et celui, plus traditionnel, de l’aile gauche démocrate. Or, le cadre multilatéral est irremplaçable. Il ne peut pas être remplacé par le bilatéral, où l’on négocie de l’accès aux marchés, tout au plus, mais pas des disciplines. Pour revenir à la Chine, en vingt ans, on a changé de paradigme : on est passé de la convergence à la coexistence.

L’OMC compte désormais 164 membres, est-ce que la règle du consensus ne doit pas être remplacée par celle de la majorité ?

Il est possible, mais difficile de construire un consensus à 164. On y parviendrait bien mieux si on réformait le fonctionnement de l’OMC, en donnant davantage de pouvoir au secrétariat et au directeur général. Le consensus n’est pas un problème si vous avez l’autorité pour le bâtir, proposer des solutions ou des compromis. On dit que l’OMC est « conduite par ses membres ». Je me souviens d’une caricature qui illustre bien la situation, celle d’une voiture écrasée contre un platane qui porte cette légende : « voiture conduite par ses membres » !