Deux jours après le tremblement de terre douanier de Donald Trump, l’ancien commissaire européen au Commerce explique aux « Echos » qu’il ne faut ni sous-estimer l’effet négatif de ces mesures sur l’économie américaine, ni surestimer son impact sur le reste du monde.
Par Karl De Meyer
Publié le 4 avr. 2025 à 17:47
Les nouveaux droits de douane massifs annoncés mercredi par Donald Trump posent une foule de questions sur la nouvelle géographie économique mondiale. L’ancien directeur général de l’OMC Pascal Lamy expose ici sa vision de la réponse que l’Union européenne doit faire, des conditions d’une négociation équilibrée, et du probable « bazar bureaucratique » qui va naître.
Comment qualifiez-vous le choc commercial provoqué par Washington cette semaine ?
C’est un choc tarifaire américain deux fois plus sévère que prévu, y compris pour l’UE. Il aura donc des conséquences négatives sur l’économie américaine plus sévères que prévu aussi, et donc sur l’économie mondiale, car il y aura des effets de second tour du ralentissement américain.
Mais il ne faut pas en tirer la conséquence que l’ensemble du commerce international est bouleversé. Les Etats-Unis ne représentent que 13 % des importations mondiales. 87 % des importations mondiales sont hors de portée des folies de M. Trump, et on commence à voir qu’un certain nombre de pays se concertent pour définir leur réaction, notamment les Européens, les Canadiens, les Coréens, les Japonais, les Chinois.
Cela aura pour résultat d’amortir en partie le choc, soit en menaçant Trump de rétorsions qui le feront reculer, soit en ouvrant de nouveaux marchés si le marché américain devait se fermer vraiment. En résumé, il ne faut ni sous-estimer l’impact négatif sur les Etats Unis, ni surestimer celui sur le reste du monde.
Comment jugez-vous la réponse verbale de l’UE jusqu’ici ?
L’UE a pris la position qui correspond à sa puissance de feu commerciale : elle veut bien négocier à condition d’aboutir à un résultat équilibré. Contrairement à ce que pense visiblement M. Trump, la plupart de nos différends commerciaux ne sont pas de nature tarifaire mais de nature réglementaire. Ce sont les poulets au chlore, le boeuf aux hormones, la taxe sur les entreprises numériques, la régulation de la finance ou de la concurrence.
Quand on a des muscles, il faut les exhiber ! Donald Trump ne comprend que cela.
Je vois un espace pour une négociation, mais à condition que l’UE laisse la porte ouverte à toutes les formes de rétorsion. L’arsenal dont elle dispose aujourd’hui est bien plus imposant que celui que j’avais quand j’étais commissaire au Commerce. Quand on a des muscles, il faut les exhiber ! Donald Trump ne comprend que cela.
On évoque des rétorsions dans le secteur des services, notamment numériques. N’y a-t-il pas un risque que les Etats-Unis privent alors l’Europe de services pour lesquels elle n’a pas d’alternative ?
Oui, il y a des risques d’escalade, comme dans tout rapport de force qu’on met à exécution. Les sanctions commerciales sont coûteuses pour celui à qui elles sont destinées, mais aussi pour celui qui les exerce. Ce que nous devons faire, c’est faire comprendre à Trump que nous pouvons lui faire plus de mal que lui ne peut nous en faire.
L’Europe doit-elle rester le bloc le plus ouvert du monde, comme elle l’a été historiquement ?
Je ne vois pas de raison pour l’UE de changer sa stratégie traditionnelle en faveur de l’ouverture des échanges, de la concurrence loyale, du respect des règles de l’OMC, quitte à les modifier quand elles sont dépassées. Le reste du monde ne va pas déduire des derniers événements que les Etats-Unis ont raison et les imiter. Je dirais même, à l’inverse, qu’il y a une opportunité pour l’Europe de se poser en pôle de stabilité, de respect du droit international et du multilatéralisme.
Pour susciter l’adhésion, l’UE doit toutefois améliorer ses rapports avec les pays émergents qui se sont détériorés ces dernières années, par exemple en raison de notre soutien parfaitement justifié à l’Ukraine. Ou au nom du verdissement nécessaire des échanges de l’UE, lorsqu’on est allé parfois trop vite dans l’annonce de mesures techniques que craignent des pays en développement. Il faut tendre la main aux pays dont on a besoin pour susciter une coalition internationale anti-Trump centrée sur le multilatéralisme et l’environnement.
La Commission a commencé à envoyer des signaux d’ouverture à de nombreuses régions. Quelles sont les plus prometteuses ?
C’est une affaire de poids commercial et économique : clairement l’Asie du Sud-Est.
Pourra-t-on éviter que l’UE ne devienne le déversoir des surcapacités chinoises ?
Nous avons dans ce domaine tous les instruments nécessaires, avec des clauses de sauvegarde compatibles avec les règles de l’OMC, des outils antidumping et antisubventions. N’oubliez pas que la moitié de la direction générale du Commerce fait de la défense commerciale !
Bernd Lange, président de la commission du commerce international du Parlement européen, va se rendre à Washington pour sensibiliser les membres du Congrès. Y voyez-vous une piste intéressante ?
Je pense qu’il faut le faire. Mais je constate que jusqu’ici les élus républicains se sont couchés. Ils laissent Trump piétiner l’article 1 de la Constitution américaine, selon lequel la responsabilité des traités de commerce avec les étrangers et les Indiens (sic) appartient au Congrès.
Ne perdons pas de vue que les Etats-Unis sont nés d’une guerre douanière. Que la guerre de Sécession est le résultat de l’opposition d’un Sud qui ne voulait pas de protectionnisme pour vendre son coton et d’un Nord qui voulait des droits de douane pour accélérer son industrialisation. Le président McKinley a entouré les Etats-Unis d’une barrière douanière à la fin du XIXe siècle, et les tarifs Smoot-Hawley de 1930 ont laissé des traces durables dans la mémoire collective.
Trump manipule de manière aussi adroite que perverse ces symboles importants pour les Américains. Il faut regarder sa violence tarifaire et douanière avec ces lunettes historiques.
La nouvelle donne peut-elle accélérer le rapprochement du Royaume-Uni et de l’UE ?
Je ne pense pas. Mais on peut anticiper un gros bazar bureaucratique mondial, donc aussi entre l’UE et les Britanniques à cause des différentiels de droits de douane américains entre des pays proches géographiquement.
On peut imaginer que les exportateurs vont trafiquer de nouvelles routes commerciales vers les Etats-Unis et jouer avec les règles d’origine qui attestent de la provenance d’une marchandise. Qui dit frontière dit contrebande !
Karl De Meyer (Bureau de Bruxelles)