by Laurent N
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Après avoir été Directeur Général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de septembre 2005 à septembre 2013, Pascal Lamy exerce encore aujourd’hui divers mandats au niveau mondial, européen ou français. Il est notamment le vice-président du Forum de Paris sur la Paix, Président de la branche Europe du Groupe Brunswick et le coordonnateur des Instituts Jacques Delors (Paris, Berlin, Bruxelles).
Lors de son intervention au Débat du Commerce International de La Fabrique de l’Exportation, il a livré une analyse lucide sur l’état du monde économique : non, la globalisation ne recule pas, mais elle ralentit. Selon lui, » les données économiques ne confirment pas l’hypothèse d’une déglobalisation. Les flux mondiaux de biens, de services et de données se maintiennent à des niveaux élevés. Ce que nous observons, c’est un ralentissement du rythme de leur expansion, signe d’un changement de moteur plutôt que d’une marche arrière « . C’est ainsi qu’il a expliqué » Les sociétés occidentales doutent désormais des vertus de l’ouverture commerciale, au nom de la souveraineté, de la sécurité et du climat. Ce retournement idéologique a produit trois nouveaux visages du commerce mondial : la sécurisation, d’abord, qui marque la prise de conscience de la fragilité des chaînes de valeur mondiales, révélée par la pandémie et les tensions géopolitiques. « L’arsenalisation », ensuite, qui désigne l’usage croissant des instruments commerciaux comme armes diplomatiques (sanctions, embargos, contrôle des technologies sensibles…). La mercantilisation, enfin, qui traduit le retour du protectionnisme, où chaque État défend ses intérêts nationaux plutôt que le bien commun global. »
Pour Pascal Lamy, ce triptyque de tensions s’inscrit dans un cadre plus large : la rivalité systémique entre les États-Unis et la Chine. Entre ces deux géants, l’Europe, elle, peine à trouver sa place, oscillant entre dépendance stratégique et volonté d’émancipation. « L’Europe n’est pas prête pour ce nouveau monde. Ses institutions et ses politiques restent conçues pour un univers de coopération multilatérale, alors que la logique de puissance s’impose. Nous devons changer de logiciel et ce changement passe par trois chantiers : la défense, l’innovation et l’intégration politique « . L’expert prévient » Il faut d’abord pour cela « réenchanter » le projet européen, en y réinjectant du sens, de la passion et de la fierté « .
Le retard européen en matière d’innovation constitue un point névralgique de son diagnostic. Pascal Lamy observe ainsi que les États-Unis et la Chine investissent massivement dans la recherche technologique, les start-ups et les technologies vertes, tandis que l’Europe reste entravée par un cadre financier rigide et une culture de l’échec punitive. Il évoque également une méconnaissance croissante du commerce international en France et en Europe et appelle les entreprises françaises et européennes à s’armer intellectuellement et stratégiquement. » Dans un environnement instable, les entreprises doivent développer des systèmes de veille efficaces pour anticiper les changements géopolitiques, réglementaires et technologiques. L’agilité stratégique, la diversification des marchés et la coopération public-privé deviennent les clés de la résilience. »
Au-delà des diagnostics, Pascal Lamy propose une nouvelle grammaire de la mondialisation. Une grammaire dans laquelle les mots-clés ne sont plus « ouverture » et « libéralisation », mais « résilience, souveraineté, innovation et inclusion ». Dans cette vision, le commerce international n’est pas condamné. Il entre dans une phase plus mature, sélective et stratégique. Pour l’Europe, l’enjeu n’est pas de s’isoler, mais de réinventer son rôle dans la mondialisation : non plus comme simple marché, mais comme puissance régulatrice et innovante.