Pascal Lamy : « Boris Johnson va naviguer entre le symbolique et le réel »

ENTRETIEN DE MATHIEU COLINET

Pascal Lamy, ancien commissaire européen, estime qu’il faudra long- temps avant d’avoir une réponse à la question de savoir si l’économie britannique a profité ou non du Brexit. Selon lui, il est en revanche déjà établi que le divorce va affaiblir l’Union européenne en la privant d’un poids pour tenter de peser davantage dans le monde.

Pensez-vous que le Royaume-Uni sorti de l’Union européenne va au-devant de jours heureux ou malheureux ?

Ce qui se passe maintenant est une sortie juridique, politique. La question qui reste ouverte et à laquelle à mon avis nous n’aurons pas une réponse avant très longtemps est celle de savoir de combien les Britanniques sortent de l’Union sur le plan économique et parallèlement quel effet cela aura sur leur économie.

Depuis trois ans, leur économie a été endommagée par une croissance médiocre, moins d’investissements, la baisse de la livre. Mais on peut toujours dire que c’était lié aux incertitudes politiques et que désormais tout ira beaucoup mieux. Mais je crois que les incertitudes économiques n’ont aucunement disparu. A commencer par la grande question du découplage avec le système de régulation de l’Union européenne : les normes, les standards, tout ce qui touche à la protection du citoyen ou du consommateur. Difficile de croire que ce découplage fait sens pour un seul pays dans un monde globalisé car cela augmenterait les coûts de production et les frottements aux frontières. S’il y a beaucoup de divergence, cela pèsera sur l’économie britannique. Avec peu de divergences, elle sera moins affectée. Cette question du degré de divergence n’est pas tranchée à Londres, comme on le voit dans les contradictions entre les déclarations ministérielles, et ne le sera pas, à mon avis, avant longtemps. Il est plus commode politiquement pour Boris Johnson de maintenir un voile d’ambiguïté pour n’inquiéter ni ceux, dans l’opinion, qui veulent montrer que le Royaume-Uni a retrouvé sa souveraineté en larguant les amarres normatives quitte à en payer le prix, ni ceux, dans le monde des affaires, qui espèrent une sortie plus symbolique et moins coûteuse.

Pour répondre à votre question de savoir si la Grande-Bretagne ira mieux ou moins bien hors de l’Union européenne, j’ai envie de dire : « Rendez-vous dans quinze ans ! ». Quinze ans durant lesquels cette question hantera le débat politique chez eux et, dans une moindre mesure, chez nous. C’est une régate qui commence et dont les épisodes seront scrutés par le monde. Un défi pour eux et pour nous. Une expérience de déglobalisation en grandeur nature.

On évoque déjà un rapprochement post-Brexit entre le Royaume-Uni et les États-Unis. Qu’en pensez-vous ?

Même réponse, si vous le permettez, et pour les mêmes raisons. Pourquoi sortir de l’ambiguïté ? Boris Johnson va naviguer entre le symbolique et le réel, comme savent le faire les populistes. Un coup médiatique par-ci, du pragmatisme par-là. Il arguera de pressions américaines pour arranger ses affaires avec les Européens, et vice versa pour tenter d’attester de sa souveraineté retrouvée. Voyez sa décision sur Huawei. Mais il sera en difficulté si les Américains conditionnent un accord commercial à l’importation de poulet au chlore, de bœuf aux hormones ou à l’adoption de normes environnementales moins contraignantes qu’en Europe, ce qui en- traînera des contrôles coûteux aux frontières avec nous. Trump et Johnson partagent la même volonté de renverser la table, de casser le système de leurs prédécesseurs et d’inventer une nouvelle manière de rallier les classes moyennes qui se voient malmenées par le changement technologique, la globalisation ou l’immigration. Y compris en se libérant de contraintes idéologiques, financières ou des bonnes manières. Ils ne vont pas se priver de jouer de cette parenté. Nouvelle mise en scène de la fameuse « relation spéciale ». Avec un Johnson beau- coup plus intelligent et cultivé que son compère, et qui se voit en réincarnation de Churchill. Il fera tout pour rester Premier ministre le plus longtemps possible, persuadé qu’il est que c’est son destin.

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