«L’Europe condamnée à la puissance»

CHRONIQUE – Après la pandémie, Pascal Lamy donne les raisons de croire en l’émergence d’une puissance européenne. Par la monnaie, le plan de relance, les dettes partagées et la distance assumée avec les États-Unis. Par Charles Jaigu

Pascal Lamy est toujours d’attaque pour parler d’Europe. Et plus encore dans un moment aussi décisif que la gestion délicate d’une sortie de crise qui peut déboucher sur une nouvelle catastrophe sociale. «Les Européens sont encore sous morphine des aides d’État qu’ils ont reçues sous une forme ou une autre, mais on s’attend à une augmentation de 50 % du chômage dans tous les pays de l’Union, où le chômage qui était à 6,6 % de la population active devrait passer à 10 %.» C’est le genre de défi où l’Union européenne peut se faufiler entre les traités et réussir une «grande transformation». Ou rester dans cet état intermédiaire et flou, normatif et mou, qui lui vaut mépris des uns, indifférence des autres, et ingratitude du plus grand nombre. Lamy développe cette conviction dans un texte publié ce printemps dans la revue Commentaire.

Tout d’abord, évacuons une idée facile: l’Union européenne ne sort pas perdante de ces deux mois et demi d’urgence sanitaire et d’annihilation de l’économie. Les souverainistes sont impatients de célébrer la fin de la partie parce qu’on a rétabli les frontières. Mais le rétablissement provisoire de celles-ci a toujours été prévu dans les traités si les circonstances l’exigent, et la santé publique est un sujet soumis au principe de subsidiarité. Les États membres ont donc réagi en dévalant la pente raide de leurs égoïsmes sanitaires, en y ajoutant une forme d’approximation liée au brouillard de l’épidémie. Rien que de normal, à ceci près que les vols de masques ici, les refus de les partager là, les frontières dressées partout sans prévenir, n’ont pas donné l’impression d’une symphonie beethovénienne. Tout ça n’était pas joli joli, mais difficile de l’imputer à l’Union européenne.

Au niveau fédéral, la Commission et la Banque centrale ont réagi adéquatement après les premiers tâtonnements de Christine Lagarde, aujourd’hui oubliés. La patronne de la BCE a mis 1000 milliards d’euros sur la table pour racheter les dettes d’État et réduire leurs taux d’emprunt. Il en est résulté le sauvetage de l’Italie, qui est bien ingrate d’en vouloir à l’Union européenne, elle qui déjà a été sauvée in extremis en novembre 2011 d’un dépôt de bilan. De son côté, la Commission a bataillé en faveur d’un «bazooka budgétaire» pour l’Europe entière. Angela Merkel et Emmanuel Macron l’ont transformé en initiative franco-allemande. Ce qui a évidemment suscité une contre-offensive des pays dits «frugaux» (Hollande, Autriche, Suède…). Ursula von der Leyen vient d’annoncer le montant officiel de 750 milliards d’euros.

Tel est le sens de l’histoire de l’Union européenne depuis l’effondrement du mur de Berlin. Au lieu de se déliter, elle se resserre. Au lieu de se figer, elle se transforme. Ce sont les circonstances qui imposent cette logique contre-nature d’une union sans cesse plus étroite. «Le besoin de souveraineté émerge à partir d’un sentiment d’appartenance renforcé. Erdogan, Poutine, Trump et Xi Jinping sont les catalyseurs d’un sentiment d’appartenance européen», argumente Pascal Lamy.

Tout a commencé après 2008. La France a obtenu en 2011 que l’Allemagne renonce à l’orthodoxie monétaire de la BCE et la laisse racheter les dettes d’État. «On a franchi un premier Rubicon en oubliant le traité de Maastricht où il était dit que jamais la BCE ne financerait des États en faillite», reconnaît Lamy. Les Européens ont ensuite mis sous contrôle le différend urkraino-russe. En 2015, l’afflux migratoire a provoqué la montée en puissance spectaculaire des moyens budgétaires alloués à Frontex, l’agence européenne de sécurisation des frontières de l’Union européenne. La vieille idée de l’hospitalité inconditionnelle qui dominait chez les fonctionnaires européens a été balayée, et c’est tant mieux, par un nouveau réalisme, favorable aux choix régaliens et sécuritaires – la poussée des populismes européens n’y est pas pour rien.

Enfin, en 2020, il a fallu faire face au Covid-19. «Toutes les crises qui ont frappé l’Union depuis une dizaine d’années sont de nature exogène, ce qui devrait nous amener à souhaiter ne plus être le simple réceptacle des problèmes ou des erreurs des autres», écrit Lamy dans Commentaire. La mégacrise du Covid-19, ajoutée aux turbulences géopolitiques diverses, va-t-elle enfin sortir l’Europe d’une passivité fataliste, qui la voit résignée à attendre que la roue de l’Histoire revienne vers elle? «L’Europe est condamnée à la puissance», parie l’ancien patron de l’OMC. Ce n’est pas un petit aggiornamento de la part d’un partisan classique d’une construction européenne par l’économie. «Pendant longtemps j’ai pensé que l’union économique produirait de l’union politique et que l’on transformerait le plomb de l’économie en or politique. C’était une erreur. Il y a une barrière des espèces entre le travailleur et le citoyen. Il ne suffisait pas, comme je le pensais quand j’étais à la Commission Delors, de créer un passeport et un drapeau européen», nous avoue-t-il par téléphone.

Il fut un temps où Pascal Lamy appuyait le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. À l’époque, l’UE était à ses yeux une organisation internationale promotrice de paix et de commerce. Mais Lamy a évolué, comme la plupart de ceux qu’on qualifie d’européistes. Et il propose à son tour d’incarner l’idée politique de souveraineté au niveau européen sur au moins deux piliers: une monnaie capable d’en découdre avec le dollar, et une solidarité budgétaire transeuropéenne – en attendant une armée européenne dont l’essentiel serait confié à la France. La première étape de ce passage «de la géoéconomie à la géopolitique» repose sur la double initiative européenne de la BCE et du plan de relance. La Commission européenne a enfin l’occasion de ne plus se réduire au rôle de régulateur tatillon des normes sur les produits et de gardien maniaque des règles sur la concurrence. L’Europe peut ainsi apporter la preuve d’une protection collective et d’un système de solidarité continental. Depuis 2008, elle fraye ce chemin. Reste à donner au budget européen sa juste dimension, soit non pas 1 % du PIB de l’UE, mais 3 %.

Les finances publiques ont un lien organique avec l’exercice de la souveraineté politique. Sans puissance publique européenne, pas de péréquation entre les régions riches et pauvres, pas d’aventure collective, pas de citoyenneté européenne, pas de démocratie européenne. C’est l’occasion d’accroître l’interdépendance pas seulement pour échapper à la catastrophe post-Covid-19, mais aussi pour arracher notre Europe au risque de la grande stagnation séculaire. «On peut difficilement revendiquer une souveraineté sans croissance économique», conclut-il.