L’Union européenne en quête de la formule magique pour restaurer la relation transatlantique avec Joe Biden

Avec l’arrivée prochaine d’une nouvelle administration américaine, Bruxelles cherche le meilleur moyen de restaurer les rapports avec Washington après des années Trump agitées.

Gilles Sengès  09 décembre 2020 à 17h45

C’est entendu ! L’effet de soulagement provoqué par la défaite de Donald Trump une fois passé, tout le monde est bien conscient que les Etats-Unis ne reviendront pas pour autant en arrière. Initié sous l’ère Obama, le mouvement de repli sur soi des Américains est appelé à perdurer. C’en est fini à jamais de l’âge d’or des relations transatlantiques des années d’après-guerre. D’autant que Joe Biden, confronté à une polarisation politique extrême de son pays ainsi qu’à une grave crise sanitaire et économique, aura bien d’autres priorités que de renouer avec l’Europe au lendemain de son arrivée à la Maison Blanche, le 20 janvier.

Forte de ce double constat, l’UE semble décidée à prendre les devants pour restaurer une relation transatlantique sérieusement malmenée durant les années Trump. Au début de la semaine, Bruxelles a ainsi commencé à plancher sur l’élaboration d’une nouvelle stratégie avec les ministres des Affaires étrangères des 27 pays membres. « L’Union européenne n’est pas unie quand il s’agit des Etats-Unis. Pour certains, c’est un sujet existentiel et l’administration Trump n’a pas manqué de jouer de ces divisions toutes ces dernières années. Nous devons donc nous attacher d’abord à mettre en équation toutes les sensibilités pour définir un intérêt commun européen », explique Enrique Mora, secrétaire général adjoint aux Affaires politiques du Service européen pour l’action extérieure (*).

« Il nous faut présenter une offre attirante au sortir de temps difficiles où nous avons été les seuls à défendre le multilatéralisme », continue ce proche collaborateur de Josep Borrell, le Haut Représentant de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité. Le tout sans mettre un mouchoir sur les dossiers qui fâchent comme le dossier iranien qualifié de « test révélateur », la question de l’extraterritorialité de la loi américaine en passant par les différends commerciaux, les débats sur la taxation du numérique ou la protection des données, etc. « Il nous faut parler aussi sécurité et défense, thèmes qui n’ont jamais été discutés avec l’administration Trump », ajoute Enrique Mora qui voit dans la Chine un « sujet structurant. »

Boussole. Sur le fond, tout le monde est d’accord. « Il faut une boussole à la relation transatlantique ! Nos liens avec les Etats-Unis souffrent, aujourd’hui, du manque de travail en coopération et d’un agenda commun », abonde Arancha Gonzalez, la ministre espagnole des Affaires étrangères, de l’Union européenne et de la coopération (*). « Le premier curseur de la relance transatlantique doit être la question des valeurs et de la démocratie », ajoute Enrico Letta, le président de l’Institut Jacques Delors. « Mais il faut bâtir aussi notre propre force car on ne peut pas laisser les électeurs de l’Arizona et de Pennsylvanie décider de notre avenir », note l’ancien président du Conseil italien en soulignant que l’élection de Joe Biden n’est pas due aux 7 millions de voix d’écart avec Donald Trump au niveau national, mais à seulement quelque 100 000 voix dans les Etats clés.

Si le retour aux affaires d’une administration « Obama bis » promet des échanges plus diplomatiques avec les alliés, les Etats-Unis de Joe Biden n’en ont pas moins une vision du multilatéralisme dont le premier objet est de renforcer le leadership américain. D’où l’appel à la prudence de certains spécialistes. « Ne soyons pas naïfs ! Ce ne doit pas être « embrassons-nous Folleville » avertit Gérard Araud, l’ancien ambassadeur de France aux Etats-Unis et à l’ONU. « Nous devons retrouver un équilibre stable entre l’UE, les Etats-Unis et la Chine, c’est un triangle qui doit fonctionner », préconise Pascal Lamy, l’ancien patron de l’Organisation mondiale du commerce (*). « Redonner du sens au multilatéralisme ne sera pas une tâche facile », reconnaît Enrique Mora.

(*) : Les personnes citées dans cet article sont intervenues mardi lors d’une conférence organisée par l’Institut Jacques Delors sur le thème « Etats-Unis : définir une stratégie pour l’Europe ».