L’enjeu pour l’Europe, ne pas rater la prochaine révolution numérique

Les leviers pour donner toute sa puissance à la « tech » européenne sont identifiés. Le Vieux Continent s’emploie à les activer pour rattraper son retard.

Par Marie Charrel et Vincent Fagot Publié aujourd’hui à 01h53, mis à jour à 09h17 

« Les Américains ont les GAFA [Google, Amazon, Facebook, Apple], les Chinois ont les BATX [Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi] et les Européens ont la RGPD. » L’aveu de faiblesse est signé Emmanuel Macron, dans un entretien diffusé sur le site du fonds Atomico, mardi 8 décembre, à l’occasion de la publication du rapport « L’état de la tech en Europe ». A défaut d’avoir réussi à faire émerger des géants du numérique, le Vieux Continent en est réduit à créer des régulations défensives, comme le Règlement général sur la protection des données (RGPD), pour éviter d’être réduit à une colonie numérique.

Dans l’esprit du président de la République, il s’agit désormais, pour l’Europe, de marcher sur ses deux jambes : se donner tous les outils juridiques pour contrer ces nouveaux maîtres du monde, mais aussi faire le pari de l’émergence de leaders européens capables de rivaliser d’égal à égal avec leurs concurrents chinois et américains.

La marche est haute. Un peu plus de 10 % des licornes – ces start-up valorisées à plus de 1 milliard de dollars (826 millions d’euros) – de la planète sont européennes, selon le recensement effectué par le cabinet CB Insights. Autre chiffre symbolique : avec une capitalisation boursière de 2 100 milliards de dollars, Apple pèse à lui seul aussi lourd que l’ensemble des entreprises du CAC 40.

Avec une telle puissance de frappe, la marque à la pomme – comme les autres géants de la tech – a les moyens de racheter toute société qui tenterait de rivaliser avec elle. « On ne pourra pas gagner en essayant de copier Google ou Amazon », affirme Bernard Gainnier, président du cabinet PwC pour la France et le Maghreb.

Un décrochage qui remonte au début des années 2000

Le décrochage de l’Europe dans la bataille du numérique remonte au début des années 2000, quand s’est popularisé Internet. « C’est là qu’on a perdu pied. On n’a pas su suivre », estime M. Gainnier. Les ferments de ce déclin sont plus anciens, explique Paul-François Fournier, directeur exécutif à la banque publique d’investissement Bpifrance, et datent de la formation, autour des années 1950, de la Silicon Valley. En rapprochant les centres de recherche et les entreprises, en créant les conditions du financement de nouvelles sociétés avec le développement du capital-risque, la Californie, bien aidée par les commandes d’Etat, a créé l’environnement qui accouchera des plus grandes entreprises technologiques mondiales. « Au fond, ce sont les Américains qui ont créé les conditions et les règles de cet écosystème du numérique. Cela a mis presque cinquante ans à se matérialiser », tempère M. Fournier.

Un peu plus de 10 % des licornes – ces start-up valorisées à plus de 1 milliard de dollars (826 millions d’euros) – de la planète sont européennes, selon le recensement effectué par le cabinet CB Insights

Juste à temps, en tout cas, pour profiter de l’arrivée d’Internet et de la révolution de l’économie numérique. Avec un avantage, dont la Chine a aussi bénéficié : celui de disposer d’un marché de 350 millions de consommateurs, homogène, notamment au niveau de la langue. Pour la première révolution numérique, qui a surtout vu se développer des services à destination du consommateur, c’est un atoutpar rapport au Vieux Continent.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Le CNRS mise sur les start-up, un pari gagnant

Pourquoi l’Europe n’a-t-elle pas su réagir ? En partie parce qu’elle a préféré se concentrer sur ses filières industrielles traditionnelles. Pour Thierry Cruanes et Benoît Dageville, deux chercheurs formés à l’université Pierre-et-Marie-Curie, à Paris, qui, au tournant des années 2000, ont préféré proposer leurs talents outre-Atlantique, « créer de la technologie, ce n’était pas valorisé en France à l’époque, c’était surtout considéré comme un risque ». Vingt ans plus tard, ils ont signé, cette année, une des plus belles introductions en Bourse aux Etats-Unis avec leur entreprise Snowflake (hébergement de données)… Luc Julia, le père de Siri, l’assistant vocal d’Apple, avait fait le même constat en s’exilant au milieu des années 1990. « Déçu du CNRS », il découvre, en Californie, « qu’un labo, ça pouvait être aussi un business qui pouvait toucher plein de gens », mais aussi « un esprit de collaboration, d’émulation, des gens qui ont envie de faire des choses incroyables ».

« Positions écrasantes » des Américains et des Asiatiques

En quelques années, les pays européens se font distancer par les concurrents asiatiques et américains, qui parviennent à prendre « des positions écrasantes ». « Nous sommes restés sur des modèles traditionnels », constate Bernard Gainnier. L’innovation, à cette époque, se fait en effet encore essentiellement dans les grands groupes. Et pour les start-up qui ont essayé d’émerger, le contexte n’a pas été favorable, comme l’a admis, le 2 décembre, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen : « Pendant des années, nos entreprises numériques ont fait face à beaucoup plus d’obstacles que leurs concurrents dans d’autres régions du monde (…) : des lacunes dans l’infrastructure et dans les compétences numériques (…), une capacité d’investissements inférieure (…), la complexité réglementaire et les barrières bureaucratiques lorsqu’on essaie de passer au-delà des frontières nationales. »Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Cloud européen : l’alliance Gaia-X prend son envol

Un constat complété par Pascal Lamy, l’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, président du Forum de Paris sur la paix, qui déplore encore aujourd’hui « un problème de rapport au risque, de culture et d’écosystème moins favorable à l’innovation par rapport [aux] grands concurrents ».

Il faut attendre les années 2010 pour voir le Vieux Continent élaborer des politiques publiques pour soutenir ses start-up. C’est l’époque où Fleur Pellerin, ministre déléguée à l’économie numérique de 2012 à 2014, jette les fondations de la French Tech, celle aussi où, en 2014, la Commission européenne lance le plan Horizon 2020, qualifié de « plus grand programme de recherche et d’innovation jamais réalisé par l’Union européenne », et doté de 80 milliards d’euros.

Certains pays prennent de l’avance, à l’image du Royaume-Uni – qui demeure le leader européen du numérique –, dont le voisinage culturel avec les Etats-Unis a facilité l’adoption des usages de la Silicon Valley. Ou des pays nordiques, qui ont rapidement saisi qu’en raison de l’étroitesse de leur marché domestique, ils devaient penser plus grand. Il en naîtra des géants comme le suédois Spotify, aujourd’hui valorisé 62 milliards d’euros.

Des chances pour l’Europe

Un exemple rare de succès mondial pour une entreprise numérique européenne, mais que de plus en plus de sociétés du continent semblent en capacité d’imiter. Le rapport sur « L’état de la tech en Europe » révèle que les levées de fonds n’ont jamais été aussi importantes sur le continent, avec un montant de 41 milliards de dollars en 2020, et ce, malgré la crise liée au coronavirus.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Le cloud est devenu le Graal des géants américains du numérique

Les freins pour donner toute sa puissance à la tech européenne sont à peu près identifiés : harmoniser les réglementations en Europe pour créer un vrai marché unique du numérique, créer les conditions d’une compétition équitable avec les acteurs hégémoniques, renforcer les sources de financements – notamment à travers la création d’une place boursière attrayante pour les valeurs technologiques – et se donner les moyens de conserver les meilleurs « talents » en Europe. Les Etats de l’Union s’y emploient.

Surtout, l’Europe mise sur la nouvelle vague de la révolution numérique pour réaffirmer sa puissance. Avec l’émergence de la « deep tech », elle espère prendre l’avantage sur ses rivaux, avec des technologies issues de la recherche fondamentale dans des domaines tels que l’agriculture, la santé ou l’énergie. Une intuition que semble confirmer la trajectoire d’Ynsect, une start-up spécialisée dans les ingrédients protéinés destinés aux animaux, qui a effectué, cette année, en France, une levée de fonds record de 372 millions d’euros.

Paul-François Fournier veut croire aux chances de l’Europe dans cette deuxième manche : « Soit on regarde la photo, soit on regarde le film. Sur la photo, le fait que l’Europe soit en partie passée à côté de la première révolution numérique, c’est assez juste. Mais avec la deep tech, on a du potentiel, et nous sommes bien positionnés sur la ligne de départ. »

Signe que les mentalités ont en tout cas déjà changé, M. Fournier cite l’exemple de « trois fondateurs de 27 ans qui se sont vu proposer 100 millions d’euros pour racheter leur boîte. Ils ont décliné : “Nous, on continue, on veut faire une grosse boîte, on veut faire 1 milliard” ».

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