Pic d’optimisme cinq ans après l’accord de Paris

Par Aude Massiot — 11 décembre 2020 à 20:06

Les gaz à effet de serre continuent de s’accumuler dans l’atmosphère et les promesses de 2015 n’ont pas été tenues. Mais de plus en plus de pays ont, depuis, relevé le niveau de leurs ambitions, affichant des objectifs inédits et technologiquement accessibles.

Pic d’optimisme cinq ans après l’accord de Paris

On ne s’y attendait plus. Bonn, Katowice, Madrid… Les COP sur le climat se sont enchaînées depuis l’accord de Paris en 2015, apportant des bilans aussi colorés que la grisaille des ciels d’hiver sous lesquels elles se sont déroulées. Après la COP 21, en décembre 2015, où la ferveur du consensus mondial – l’accord de Paris – a gonflé tant de poitrines de fierté, l’euphorie est vite retombée. Tout comme les ambitions des Etats, douchées en partie par la décision de Donald Trump, en juin 2017, de retirer les Etats-Unis de l’accord.

On n’attendait pas grand-chose de l’année 2020, marquée par la crise du Covid-19 et des confinements. Mais avec le sommet international organisé ce samedi, «entre 70 et 80 chefs d’Etat et de gouvernement», d’après l’Elysée, vont défiler virtuellement pour afficher leurs nouvelles ambitions. Il s’agit d’un point d’étape avant la COP 26 de Glasgow décalée, elle, à novembre 2021 pour cause de Covid. Macron devrait y évoquer la Convention citoyenne (lire page 5). «L’accord est vivant et se porte bien», se réjouit Laurence Tubiana, «architecte» de l’accord de Paris devenue présidente de la Fondation européenne pour le climat. Un optimisme partagé par la Costaricaine Christiana Figueres (lire interview pages 4-5), secrétaire exécutive de la convention cadre de l’ONU sur les changements climatiques au moment de la COP 21. Son humeur résumée : «Optimiste avec une saine dose d’inquiétude.»

Les bonnes nouvelles

DES OBJECTIFS NATIONAUX PLUS AMBITIEUX

Dans le milieu climat, tout le monde n’a plus que cette info en tête. En septembre, la Chine a créé la surprise en annonçant vouloir atteindre la neutralité carbone avant 2060, et un pic de ses émissions avant 2030. D’après le think tank Climate Action Tracker (plutôt connu pour être pessimiste), ces engagements, s’ils sont tenus, permettraient de rogner 0,2° C-0,3° C au réchauffement planétaire d’ici la fin du siècle. Pas mal pour un seul pays. Cette annonce symbolise un fait incontournable en cette fin 2020 : «La neutralité carbone devient la nouvelle norme», confirme Pascal Lamy, ex-directeur de l’Organisation mondiale du commerce, aujourd’hui président émérite de l’Institut Jacques Delors. Evénement décisif, le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) sur le réchauffement planétaire de 1,5° C a clairement montré qu’il n’y avait pas d’autre choix que de réduire à zéro les émissions de CO2 d’ici la seconde moitié du siècle. Impensable il y a même un an, Climate Action Tracker a calculé que si les promesses faites ces derniers mois (notamment celles de la Chine) sont concrétisées, le réchauffement pourra être limité à 2,1° C environ. «La vague récente d’objectifs de zéro émission nette a mis le 1,5° C de l’accord de Paris à une distance atteignable», conclut-il.

Ainsi 20 pays (dont le Japon, la Corée du Sud et l’Afrique du Sud), en plus des 27 de l’Union européenne, se sont engagés sur cette trajectoire. Aux Etats-Unis, le président-élu, Joe Biden, a promis de faire de même dès son arrivée à la Maison Blanche en janvier. Un beau rattrapage après le mandat catastrophique de Donald Trump sur les questions environnementales. Les Etats-Unis représentent toujours, avec la Chine, 40 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales. «Pour réussir dans les prochaines années à prendre la bonne voie, on a besoin que la Chine, les Etats-Unis et l’UE avancent ensemble sur ces sujets», souligne Laurent Fabius, dans son costume de président de la COP 21. L’affaire se joue aussi au niveau local. A ce jour, 57 220 régions et provinces se sont lancé le même défi. Une perspective encourageante quand on sait qu’une grande partie de la transition écologique se joue par des politiques et initiatives locales.

Le Royaume-Uni a lui aussi placé la barre haut en annonçant, le 4 décembre, être prêt à réduire ses émissions d’au moins 68 % d’ici à 2030. En comparaison, l’UE vient d’adopter, vendredi après une nuit d’âpres négociations, un rehaussement de son objectif 2030 de – 40 % à – 55 %. Boris Johnson est même allé dans le concret en promettant la multiplication par quatre de la production d’énergie par éoliennes offshore, soit suffisamment pour alimenter l’intégralité des logements du pays, et surtout la fin de la vente de véhicules à diesel ou essence pour 2030.

DES TECHNOLOGIES QUI AVANCENT VITE

«Nous vivons un point de bascule de la transition écologique, martèle Pascal Lamy. On sait ce qu’il faut faire pour atteindre zéro émission nette en 2050. Les réponses résident surtout dans les services économiques.» Devenu un fervent défenseur de l’instauration d’un mécanisme d’ajustement aux frontières de l’UE (sorte de taxe carbone), il défend la nécessité de tirer vers le haut le prix du carbone «pour donner un signal clair aux acteurs économiques». L’innovation technologique n’est plus un frein pour investir, dès maintenant, dans une transformation des systèmes économiques. Deux exemples emblématiques : l’énergie et l’acier. En 2014, l’Agence internationale de l’énergie prévoyait que les prix moyens du solaire atteindraient 0,05 dollar au kW /h d’ici à 2050. Cela n’a pris que six ans. Dans une majorité de pays, le solaire et l’éolien sont aujourd’hui les deux sources les moins chères quand il s’agit de lancer de nouvelles productions. Ce sera le cas partout sur Terre à la fin de la décennie.

Sur l’acier, même constat. En Europe, le coût de production de l’hydrogène vert, essentiel pour détacher le secteur de sa dépendance au charbon et au gaz fossile, devrait chuter radicalement d’ici dix ans. Des industriels européens concentrant pas moins de 13 % de la production mondiale se sont fixé, eux aussi, l’ambition de zéro émission nette pour 2050 ou avant.

Les mauvaises nouvelles

LA CRISE CLIMATIQUE SE FAIT DÉJÀ SENTIR

Laurent Fabius ne veut pas qu’on s’arrête aux réjouissances : «On doit garder à l’esprit que les chiffres actuels ne sont pas en accord avec l’accord de Paris.» La concentration des principaux gaz à effet de serre se fait toujours plus importante dans notre atmosphère. Pour rappel, l’ONU estime qu’une baisse annuelle de 7,6 % des émissions de tous les GES est nécessaire jusqu’en 2030 pour atteindre l’objectif de limiter le réchauffement global à 1,5° C. En gros, ce qu’ont produit les confinements.

Mais une hausse est de nouveau attendue dès le redémarrage à plein régime des économies. De même, difficile de balayer les images infernales des feux aux Etats-Unis, en Australie et même au-delà du cercle polaire Arctique. Ou celles des invasions de criquets dévoreurs de la corne africaine à la pointe orientale asiatique. Passées plus inaperçues, des inondations records ont dernièrement dévasté plusieurs régions d’Afrique de l’Est et d’Asie du Sud-Est. Portant son lot de drames humains. Sur la première moitié de l’année, 9,8 millions de personnes ont vu leur lieu de vie détruit et été forcées de basculer dans la case «déplacés» des compteurs de l’ONU en raison de catastrophes climatiques. «On se souviendra de 2020 comme l’année où on est entrés dans un monde du changement climatique, résume Saleemul Huq, directeur du International Centre for Climate Change and Development. Et elle sera l’année la plus froide de la prochaine décennie.»

PAS D’OBJECTIF DE MOYEN TERME NI DE RESPECT DES ENGAGEMENTS

Porter de grandes ambitions pour 2050, c’est bien beau, mais quelle utilité si aucune trajectoire réaliste pour y arriver n’est tracée ? «Il est temps que les Etats délivrent de nouveaux plans climat, surtout des plans à court et moyen termes», avertit Laurence Tubiana. La France en est un bel exemple. Sa Stratégie nationale bas carbone (SNBC), qui dicte les grandes politiques à mener sur le climat, ne permet pas de mener à la neutralité carbone dans un délai de trente ans. Objectif pourtant inscrit dans la loi Energie Climat de 2019. Des défauts que reconnaît l’Elysée : «Il faudra revisiter la SNBC assez rapidement.» Le Haut Conseil pour le climat a encore rabroué le gouvernement sur le sujet en juillet : les émissions françaises n’ont baissé que de 0,9 % en 2019, ce qui est «encore très loin des – 3 % attendus à partir de 2025».

Il en va de même dans certains secteurs clés en Europe. Dans le bâtiment, les gains d’efficacité en 2019, encore maigres, n’ont pas compensé la hausse de la demande en électricité des appareils. Dans le secteur des transports, les ventes de véhicules neufs poursuivent leur décrue, même si la tendance à la montée en gamme et le succès des SUV plus lourds et énergivores mettent à mal les gains d’efficacité.

LES INVESTISSEMENTS DANS LES ÉNERGIES FOSSILES CONTINUENT

Pour rendre les promesses réalistes, impossible de ne pas les inclure dans les plans de relance post-Covid. Sur ce point, le bilan est plutôt inquiétant : «Les dépenses fiscales Covid-19 ont jusqu’ici soutenu principalement le statu quo mondial de la production économique forte en carbone», dénonce l’ONU dans un rapport publié jeudi. Treize membres du G20 ont renfloué des entreprises industrielles sans imposer de transition vers le zéro émission ; ou ont mis en place des mesures de relance dommageables à l’environnement. On voit de la lumière au bout, mais le tunnel reste long à parcourir.

Aude Massiot

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