Joe Biden sera focalisé sur la protection des classes moyennes américaines

Laurence Nardon, spécialiste des Etats-Unis à l’Institut français des relations internationales, Pascal Lamy, ancien commissaire européen et ex-directeur de l’OMC ont croisé leurs regards sur l’évolution de la société et de la politique américaine avec ceux du conseiller économique de l’ambassade de France à Washington, Renaud Lassus, et du professeur de finance à l’université de New York, Thomas Philippon.

Propos recueillis par Philippe Escande et Sylvie Kauffmann

A un mois de l’intronisation de Joe Biden à la présidence des Etat-Unis, retour sur un pays qui change en profondeur et trouve des consensus sur le social, le climat et la technologie, au-delà des profondes divisions qui le traversent.

  • Trump, l’élection et son déni

Laurence Nardon : Pendant plus de quatre ans, beaucoup d’Américains ont été dans un état de sidération par rapport à ce président qui est un génie de la communication. Pendant toutes ces années, tout ne tournait qu’autour de lui. Depuis le 3 novembre, on voit que cela commence à se fissurer. Ce n’est pas encore achevé. Beaucoup d’élus républicains continuent d’encourager le président dans son déni de sa défaite.

Thierry Philippon : Le premier point positif, c’est évidemment que l’on soit débarrassé de Trump. Le deuxième, c’est le taux de participation très élevé, y compris parmi les électeurs de Trump. Il est toujours préférable que les gens votent pour exprimer leur colère, plutôt que de la garder pour eux. Au niveau national, il y a eu clairement une décision de se débarrasser de Trump, mais pas de donner les clés aux démocrates. Dans un certain nombre d’Etats, des électeurs ont voté pour Biden pour la présidence et, en même temps, pour un sénateur républicain. Les gens restent fondamentalement centristes sur beaucoup de sujets.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  La reprise économique en K menace les minorités américaines

Pour les républicains, c’est un échec politique majeur. Le président sortant s’est fait virer. Mais il a clairement ouvert la voie à une forme de populisme qui résonne dans la population. Tous les candidats à la droite du Parti républicain se disent que leur stratégie optimale est de récupérer les électeurs de Trump au moins dans l’optique d’une primaire républicaine. Cela veut dire que nous allons continuer à entendre les messages trumpistes néfastes, car un certain nombre de gens se positionneront dans l’optique de la primaire républicaine de 2024.

Pascal Lamy : Trump est une version très spécifique du populisme. Les Américains ont construit leur système politique pour limiter le pouvoir. Le logiciel de la Constitution américaine est très libéral au sens du XVIIIe siècle, antiroyauté : tout sauf un roi. Trump est la version hollywoodienne de ce système.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Aux Etats-Unis, dernière chance pour le plan de soutien à l’économie

Il suscite, dans une partie de la population américaine, des émotions qui font que l’on se sent avec lui. Les gens se disent : « Ce type-là, il ne nous regarde pas comme ces démocrates qui n’arrêtent pas de nous donner des leçons sur ce qu’il faut faire, pas faire, sur ce qui est bien ou pas bien. Ce type-là, il est avec nous, il est comme nous. » Je ne suis pas sûr qu’on va trouver un autre Trump, tout comme l’on n’aurait probablement pas trouvé un autre Mussolini ou un autre Hitler, qui sont quand même les références historiques auxquelles on pense. Il suffit de relire ce que les gens pensaient de Mussolini ou d’Hitler à leurs débuts.

  • L’avenir du Parti républicain

L. N. : Il y a des courants au Parti républicain. Le courant modéré est absolument inaudible aujourd’hui, parce qu’il a été complètement vaporisé par Trump depuis cinq ans, mais il pourrait renaître de ses cendres. Il représente les classes moyennes blanches peu ou pas diplômées, qu’on appelle souvent dans la sociologie américaine « la classe ouvrière ». Elle a été très séduite par Trump en 2016, parce que, pendant des décennies, elle s’est sentie trahie par les démocrates qui ne s’intéressaient qu’aux minorités ethniques, encore plus pauvres qu’elle, et aux élites éduquées sur les côtes du pays.

Cette classe ouvrière se sentait également trahie par le Parti républicain traditionnel. Lorsqu’elle a vu arriver Donald Trump en 2016, qui lui servait à la fois un discours populiste de droite (flattant ses angoisses identitaires face à l’immigration, qui a repris dans les années 1960 aux Etats-Unis) et un discours populiste de gauche flattant leurs angoisses économiques (fermons le pays au libre-échange, faisons revenir les usines dans les Etats des Grands Lacs…). La question, aujourd’hui, est de savoir quel parti va pouvoir attirer cette classe ouvrière vers les urnes. Une fois élu, Trump n’a pas servi ses intérêts, mais ceux des plus riches et des entreprises avec des coupes fiscales. Il a trahi cet électorat.

  • Les trois sujets qui font consensus en Amérique

Renaud Lassus : Il y a, dans la société américaine, des zones de convergence qu’on ne connaît pas suffisamment en Europe. La première concerne le social. Sur le salaire minimum, le coût de l’éducation, le niveau des pensions de retraite, les congés maternité…, les Américains sont d’accord dans les deux camps. La deuxième, c’est le climat. Dans la profondeur du pays, il y a désormais un consensus sur la nécessité de traiter le réchauffement climatique et, d’une façon générale, de prendre en compte la nature. Vous avez un vote massif, bipartisan, qui a été réalisé il y a quelques mois pour redonner des moyens financiers aux grands parcs naturels américains. Il y a, enfin, un consensus bipartisan sur la volonté de réguler les géants du numérique.

L. N. : On voit, dans la politique économique que Biden va lancer, qu’il ne s’agira pas d’un troisième mandat d’Obama. Notamment, sur les questions de commerce international, il est hors de question, aux Etats-Unis, de revenir à un libre-échange débridé comme celui que nous avons connu des années 1980 jusqu’à Obama. Il y a la volonté d’encadrer, principalement pour protéger les classes moyennes américaines. On verra ce que cela donne, et si les intérêts des grands donateurs l’emportent sur les intérêts de la classe ouvrière.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Katherine Tai, le futur visage du commerce américain

P. L. : Les Etats-Unis sont une ploutocratie. Les gens qui siègent au Congrès, au Sénat, sont tous des hommes et des femmes qui ont 1 million de dollars sur leur compte en banque, parce que, autrement, ce n’est pas la peine de se lancer en politique. Sur l’environnement, il y a effectivement une tradition conservationniste qui va réapparaître sous forme de défense de la biodiversité, de lutte contre le changement climatique. Mais, en même temps, les lobbys du charbon, du pétrole et du gaz de schiste sont extrêmement bien représentés à Washington. Je ne suis pas sûr que ce que dit Renaud Lassus sur les convergences dans la population se traduise à court terme, car il y a des blocages et des biais de représentation. Je l’ai vu quand j’étais commissaire européen au commerce et quand j’étais directeur général de l’OMC. Tout cela se passe au Congrès. Si le lobby est bien organisé, ce n’est pas le président qui décide.

  • Le bilan économique des années Trump

T. P. : Je suis très négatif. Il a mis en place le programme fiscal que les conservateurs américains poussaient depuis longtemps. Ils ont baissé les impôts massivement, de manière très inégalitaire, dans l’espoir de faire redémarrer l’investissement. Celui-ci a augmenté un tout petit peu, mais c’était purement un effet de relance keynésien. Il y a eu plus de demande et d’emploi, mais, un an après, il ne restait plus rien. Le taux d’investissement des entreprises américaines n’a pas du tout augmenté. L’argent a été gâché. Avant la crise liée au Covid-19, le déficit de l’Etat américain était déjà abyssal.

En revanche, il est vrai que faire de la relance alors que l’économie s’approchait doucement du plein-emploi a eu pour effet d’augmenter les salaires des classes inférieures. Au lieu de d’arrêter sa politique expansionniste au seuil de 5 % de chômage, il a continué la politique de taux bas et de relance. Quand vous arrivez à 4 % de chômage, des gens qui étaient sortis du marché du travail y reviennent, et les entreprises ont du mal à recruter. Elles sont alors obligées d’augmenter les salaires. Sur les deux dernières années, on a vu une augmentation des salaires en bas de l’échelle. C’est une bonne chose. Mais, encore une fois, cela n’a strictement rien à voir avec les baisses d’impôt pour les plus riches, qui ne me paraissent pas un bon remède pour les Etats-Unis aujourd’hui. C’est purement un effet de demande.

  • La fin d’un cycle libéral

R. L. : Nous sommes peut-être arrivés à la fin d’un cycle historique et intellectuel aux Etats-Unis, que nous appelons, en Europe, « la révolution conservatrice de Ronald Reagan ». On ne peut pas comprendre la situation des Etats-Unis aujourd’hui – par exemple, la réticence à réguler l’argent en politique, à contrôler les armes, à une faible protection sociale et de l’environnement –, sans comprendre que ces idées libertariennes ont dominé la pensée politique dans les deux camps. C’est-à-dire que l’individu prévaut sur la société, la compétition sur la coopération et que la régulation est le mal.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  « Jobs, jobs, jobs » : l’emploi aux Etats-Unis, priorité absolue de l’équipe de Joe Biden

Il n’y avait pas de déterminisme à ce que la révolution reaganienne l’emporte aussi largement et aussi profondément dans le pays. Il y a eu une maturation intellectuelle dans les années 1960, puis il y a eu des crises : Vietnam, grand choc pétrolier de 1973, etc.
On en voit aujourd’hui les effets négatifs : la division, les inégalités, le court-termisme, l’impossibilité de traiter des sujets d’intérêt commun, comme le climat.

Les Etats-Unis ne vont-ils pas basculer dans quelque chose de complètement différent, un nouveau mouvement intellectuel et conceptuel ? C’est tout à fait possible. Il faut que nous, Européens, nous posions la question de ces mutations profondes aux Etats-Unis – qui arrivent en général une à deux fois par siècle –, pour savoir comment reconnecter une conversation sur la question démocratique avec des Etats-Unis qui, à mon avis, bougent beaucoup plus profondément que ce que l’on voit souvent en Europe.

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