«On retrouve dans l’accord du Brexit les lacunes et les insuffisances actuelles de l’UE»

ENTRETIEN – Pour l’ancien directeur général de l’OMC, l’enjeu du Brexit est autant politique qu’économique. Plus le Royaume-Uni divergera des normes européennes, plus cela lui coûtera.

Par Anne Rovan

Pascal Lamy est l’ancien directeur général de l’OMC. Il est président émérite de l’Institut Jacques-Delors.

LE FIGARO.- Le Royaume-Uni quitte jeudi soir, à minuit, le giron de l’UE. Les Européens en ont-ils vraiment fini avec le Brexit?

Pascal LAMY.- Je ne le crois pas. L’accord qui a été conclu la semaine dernière n’est que le début d’un nouveau chapitre d’une très longue saga qui a connu beaucoup d’épisodes et en connaîtra beaucoup d’autres. Chez les Britanniques, l’attrait pour l’Europe est économique et la répulsion est politique. Nous sortons d’un chapitre dans lequel l’attrait économique l’avait emporté sur la répulsion politique. Nous en ouvrons un nouveau où la répulsion politique est plus forte que l’attrait économique. L’affaire n’est pas simple et l’ambiguïté va demeurer parce que le modèle moderne du capitalisme globalisé nous dit qu’il ne peut plus y avoir davantage d’intégration économique sans davantage d’intégration politique. Le gros mensonge qui a été vendu aux Britanniques va hanter l’histoire du prochain chapitre. La grande question à laquelle ils vont devoir répondre, et sur laquelle ils se sont bien gardés de se pencher, est la suivante: quel sera le coût de la divergence, c’est-à-dire le prix en prospérité de la souveraineté recouvrée? L’accord proposé par les Européens leur laisse le choix. Ils peuvent diverger un peu, beaucoup, pas du tout. Mais plus ils divergeront des normes européennes, plus la frontière s’épaissira et plus cela leur coûtera. Cet accord protège les Européens d’un risque de dumping réglementaire.

Les Britanniques feront-ils le choix de diverger de l’UE?

Il aura deux moments de vérité. Le premier pourrait intervenir assez vite lorsque les Britanniques décideront de conserver ou non les normes actuelles européennes. Le second, plus révélateur, arrivera quand la norme européenne changera. La question de l’alignement se posera alors inévitablement, ce qui relancera le débat entre les brexiters et les remainers entre lesquels la paix est loin d’être faite. Il faut donc s’attendre à des choix qui, dans certains cas, ne seront pas rationnels. La tâche du comité mixte qui va être mis en place pour surveiller ces divergences ne sera pas simple. Pour autant, je ne vois pas le Royaume-Uni diverger significativement du modèle de précaution européen. Cette précaution qui, au fond, est là où se logera demain l’identité des civilisations. Les Britanniques appartiennent à la civilisation européenne.

L’accord qui a été noué fait l’impasse sur des pans entiers de la relation entre l’UE et le Royaume-Uni, notamment la sécurité et la défense.

Le domaine commercial a absorbé l’essentiel de l’attention et c’est très discutable. Le Brexit n’est pas seulement une affaire économique. C’est aussi une question géopolitique. Il a des conséquences sur la marche des affaires du monde et sur l’influence européenne. Par exemple, la relation avec la Chine, les États-Unis ou avec l’Afrique, ou encore la protection de l’environnement ou des données privées. Les questions de défense et de sécurité ont aussi été laissées de côté. Or ce sont des sujets dont il faut parler en permanence. Si on n’y a pas apporté autant d’attention que nécessaire, c’est parce que ça n’arrangeait pas les Britanniques. C’est sans doute la concession principale des Européens. On retrouve ainsi dans cet accord sur la relation future avec le Royaume-Uni les lacunes et les insuffisances actuelles de l’UE. Nous sommes très intégrés et sûrs de nous en matière économique. Mais nous le sommes très peu en matière de défense et de sécurité. L’Europe sait conclure des accords commerciaux. Elle en a déjà finalisé des dizaines. Et c’est ce qu’elle a fait avec le Royaume-Uni, sans aller vraiment au-delà.

Les deux partenaires pourront-ils durablement laisser ces sujets de côté?

Boris Johnson ne veut pas en parler maintenant parce que cela contredirait le mythe selon lequel la Grande-Bretagne serait de retour comme chef de l’Empire. Mais le Royaume-Uni et les Européens seront obligés de se mettre autour de la table sur les grandes questions de sécurité et de défense. La question est de savoir quand s’ouvrira cette discussion. Demain, dans cinq ans, dans dix ans? Lorsque cela arrivera, on repartira vers un autre équilibre entre la préférence politique et la préférence économique.

Serait-il imaginable à long terme de voir le Royaume-Uni revenir dans l’Union et les Européens pourraient-ils l’accepter?

La réponse est, je crois, en Écosse. Si elle devient indépendante et adhère à l’UE, l’Angleterre et le pays de Galles resteront en dehors avec de nouveaux arrangements genre Suisse ou Norvège. Sinon, la probabilité d’un retour me paraît forte. Je mets l’horizon à vingt ans pour garder une chance d’en être… Je n’ai aucun doute sur le fait que les Européens accepteraient de les voir revenir.

Le départ du Royaume-Uni va-t-il bousculer les équilibres au sein de l’Union?

Il est clair que cela donne plus de poids au couple franco-allemand. Ce qui est à la fois une bonne chose et soulève inévitablement quelques problèmes avec les 25 autres États membres. Le club des pays nordiques, mené par les Pays-Bas, prend la place des Britanniques. L’Espagne a pris la tête du camp du Sud avec succès. Le jeu infra-européen ne change pas de manière fondamentale.

Le Brexit est un affaiblissement pour l’UE. Comment peut-elle le compenser?

La force de l’Europe, c’est le volume et le niveau d’intégration de son marché. Avec le départ du Royaume-Uni, elle a perdu 15 % de poids. Est-elle capable de gagner 30 % de muscle? Le deal de juillet sur le plan de relance est une première bonne réponse et il aurait été beaucoup plus difficile à conclure avec les Britanniques. Cela prouve qu’il y a une option entre le poids et le muscle. Et si c’est l’option muscle qui prévaut, alors cela me va très bien. Car le départ des Britanniques, qui m’attriste profondément, ouvre aussi des couloirs d’intégration qui n’étaient pas disponibles jusque-là comme sur la fiscalité. Si la France et l’Allemagne demeurent sur le long terme, en dépit de hauts et de bas conjoncturels, les deux pays les plus constants dans leur volonté d’intégration européenne, alors l’Europe ira de l’avant dans un monde qui en a besoin.

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