Radiographie d’un apartheid vaccinal

Tandis que les pays riches commencent à vacciner leurs enfants, les pays pauvres affrontent une troisième vague meurtrière de Covid-19. Et ce n’est pas le récent G7 de Carbis Bay qui va changer la donne…


Par Dominique Nora

On a tous vu les belles vidéos du G7 de Carbis Bay : les grands de ce monde se saluant des coudes, tout sourire sur une idyllique plage de sable des Cornouailles. Images d’Epinal de l’harmonie retrouvée entre grandes démocraties
occidentales ? Peut-être, mais la solidarité avec les pays du Sud dans la lutte contre la pandémie de Covid-19, elle, n’était pas au rendez-vous. « Ce G7 aurait pu être un grand moment de lucidité et de solidarité, il restera comme celui d’un aveuglement égoïste », a dénoncé Cécile Duflot, présidente d’Oxfam France dans une tribune au « Monde ». Et il n’y a pas que les ONG « antisystème » qui expriment leur déception : « La communauté scientifique a réussi la prouesse d’inventer en un an des vaccins efficaces, mais les responsables politiques se montrent incapables d’en assurer la production et la distribution de manière équitable au plan mondial », s’indigne Pascal Lamy. L’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du Commerce, aujourd’hui président du Forum de Paris sur la Paix, avait déjà dénoncé le risque d’un « apartheid vaccinal » entre pays riches et pauvres, mi-mai.

Et le directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, avait alors abondé : « Nous y sommes déjà ! » Alors que la troisième vague de la pandémie est en pleine accélération en Afrique,
qui approche les 5 millions de cas, le constat chiffré est brutal : selon le dernier bilan, 21,5 % de la population mondiale a reçu au moins une dose de vaccin. Mais cette moyenne masque d’énormes disparités : le taux est de plus de 50 % dans les pays riches et de seulement 0,8 % dans les pays à bas revenu (voir la carte). Près de 90 % des pays africains ne devraient pas pouvoir atteindre les nouveaux objectifs mondiaux de 10 % de la population vaccinée d’ici à septembre…

“Un bien public mondial”
L’OMS souhaite qu’au moins 70 % de la population mondiale soit vaccinée d’ici à la réunion suivante du G7, l’année prochaine. « Pour y parvenir, nous avons besoin de 11 milliards de doses », a réaffirmé le Dr Tedros. Les concessions de Carbis Bay ne sont décidément pas à la hauteur : « Vu l’urgence des enjeux, la promesse de partager seulement 870 millions de doses d’ici à un an est grotesque », tranche Pascal Lamy. Lui qui a, dix ans durant, tenu le rôle de sherpa lors de sommets similaires, sait comme personne décoder un communiqué final. « Le G7 a montré ses limites, constate-t-il. Il y a un vrai défaut de gouvernance. Il n’existe pas de sentiment d’appartenance à la communauté mondiale. » Les grands de ce monde ont cependant réussi leur coup de com. Maintenant que les besoins en vaccin des populations américaine et britannique sont couverts, Joe Biden et Boris Johnson, qui n’avaient jusqu’ici pas exporté la moindre fiole, ont fait mousser la promesse de déblocage de leurs stocks surnuméraires. Quant à Emmanuel Macron, il continue à se présenter en hérault des pays du Sud. Sur le site de l’Elysée, une vidéo le met en scène plaidant la cause de l’Afrique auprès de Joe Biden, et cajolant le président sud-africain Cyril Ramaphosa, qu’il appelle « mon ami ». Humiliés par l’approche caritative des pays riches, l’Afrique du Sud et l’Inde réclament et de lever le goulet d’étranglement des brevets pour pouvoir produire eux-mêmes des vaccins. D’où l’invitation exceptionnelle de leurs leaders en Cornouailles.

Las, il existe un fossé abyssal entre les promesses réelles des grandes puissances… et la présentation que le président français en a faite lors de sa conférence de presse post-sommet. « Nous nous sommes engagés […] à vacciner au moins 60 % de la population mondiale d’ici à l’année prochaine », affirme Emmanuel Macron. Tandis que le texte o ciel dit seulement: « Reconnaissant que supprimer la pandémie en 2022 nécessitera la vaccination d’au moins 60 % de la population mondiale, nous allons intensifier notre action pour sauver des vies. » Le président français fait miroiter une pression sur les laboratoires pharmaceutiques « sur le modèle de ce qui avait été fait lors de la grippe H5N1, avec un partage de 10 % des doses produites ». Mais le communiqué final ne parle que de « travailler avec le secteur privé, le G20 et d’autres pays » pour augmenter leur contribution. Même décalage concernant la volonté, maintes fois réitérée par l’Elysée, de faire du vaccin « un bien public mondial ». Sur ce sujet, le G7 parle seulement « d’engager des discussions constructives à l’OMC sur le rôle de la propriété intellectuelle ». Tout avait pourtant commencé par une idée révolutionnaire. Fin janvier 2020, alors que le Covid-19 avait officiellement fait moins d’une centaine de morts, deux personnes qui partageaient un verre et une assiette de nachos en marge du Forum de Davos, ont posé les bases d’un mécanisme de partage universel d’un vaccin… qui était encore à trouver. La Chine venait tout juste de rendre public le séquençage ADN du virus Sars-Cov-2 responsable de l’épidémie, afin que les scientifiques du monde entier
travaillent à la mise au point du sérum.


Pourtant, Seth Berkley, directeur exécutif de Gavi (l’alliance public-privé dont la mission est de vacciner les enfants des
pays pauvres), et Richard Hatchett, directeur exécutif du Cepi (la coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies), redoutaient déjà le pire. Instruits par les précédents historiques –du VIH à la grippe H1N1–, ces experts savaient pertinemment que, abandonnés à leur sort, les pays pauvres seraient trop démunis pour faire face au virus.


DISPOSITIFS DE SOLIDARITÉ
Cette fois-ci, il fallait d’emblée s’y prendre autrement: les futurs vaccins devaient être précommandés collectivement par un seul organisme, qui distribuerait ensuite équitablement les doses aux pays riches et pauvres, leur permettant de vacciner en priorité leurs populations les plus exposées (personnels soignants, personnes âgées ou vulnérables…), puis l’ensemble de leurs citoyens. Leur vision n’était pas seulement humanitaire. « Personne n’est à l’abri tant que tout le monde n’est pas à l’abri », ne cesse de prêcher, urbi et orbi, le Dr Berkley.

Car même avec une immunité collective contre le virus originel, les pays riches restent menacés d’une recontagions par
un nouveau variant susceptible de se développer sans entrave dans un pays tiers. Une prédiction qui s’est hélas vérifiée avec les variants brésilien et indien… L’ambitieux projet des deux compères a rapidement obtenu le soutien de l’Organisation mondiale de la Santé et de l’Union européenne, France en tête. Dès avril2020, le G20 a avalisé l’initiative Act-A pour engager la communauté internationale dans des dispositifs de solidarité. Plus précisément, l’OMS, le Gavi et le Cepi ont alors, avec l’appui de l’UE, créé le Covax (Covid-19 Vaccines Global Access). Sa mission? Accélérer le développement et la fabrication de vaccins et en garantir l’accès équitable à travers le monde. « Ce vaccin, le jour où il sera mis au point, n’appartiendra à personne, mais il nous appartiendra à tous », insistait Emmanuel Macron début mai2020 à l’Elysée, aux côtés de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. Le plan de départ était en effet et que les pays riches financent le dispositif et préachètent, via Covax, de quoi vacciner au moins 10% de leurs habitants. Puissante centrale d’achat universelle, cette organisation aurait ainsi pu discuter en position de force avec les labos. C’était le seul moyen de vacciner rapidement 30% de la population mondiale, tout en subventionnant les doses pour les 92pays pauvres, qui n’auraient rien payé.

Trop généreux pour être vrai? Quelques semaines plus tard, cette belle utopie volait en éclats. L’Amérique de Donald Trump, qui s’était retirée de l’OMS, n’y a pas adhéré. La Chine a d’emblée joué cavalier seul, déployant une intense « diplomatie vaccinale », en particulier vis-à-vis de l’Afrique dans l’espoir d’y accroître ses intérêts commerciaux. La Grande-Bretagne et Israël ont, de leur côté, négocié en solo avec les fabricants… Devant la multiplication de deals bilatéraux, l’Europe n’a pas voulu être en reste. Durant l’été 2020, elle a sécurisé ses approvisionnements en passant directement des précommandes groupées pour ses 28Etatsmembres à Pfizer, Moderna, AstraZeneca, Johnson &Johnson, Sanofi et CureVac.


Bruxelles n’a pas pour autant laissé tomber Covax. « Moins égoïste que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, l’UE a tout de même été le premier bailleur de fonds de Covax, et a exporté hors de ses frontières autant de doses produites sur le continent qu’elle en a administré », souligne Isabelle Marchais, chercheuse spécialisée en politique de santé à l’Institut Jacques-Delors. « Même si le G7 de Carbis Bay marque un changement d’état d’esprit bienvenu de la part des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, ni les promesses ni le calendrier ne sont pour l’instant clairs », souligne-t-elle. Et de conclure: « Le temps des donateurs n’est pas aligné sur les besoins urgents des pays du Sud. »

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